• Dis-moi mon frère de Tierno Monénembo

     

    Dis-moi mon frère l’esprit de ce temps

    Dis-moi, mon ami, la logique de cette nuit

    Dis-moi le proverbe de la tempête

    Le totem du brouillard

    A suer sang et eau

    A vomir bile et vessie

    A se fouetter hart-et-ban

    A se couper le cou et les jambes

    Dis-moi le dessous des cartes

    Dis-moi l’amont et l’aval

    Dis-moi le hic et le nunc

    Dis-moi le ceci et le cela

    Dis-moi

    Dis-moi

    Pourquoi les chats n’ont plus de poil

    Pourquoi la voix des cigales dans la gorge des serpents

    Pourquoi des épines au ciel et tant d’étoiles au fond du puits

    Dis-moi pourquoi

    Pourquoi

    Pourquoi

    Pourquoi

    Même les esprits du fleuve ont perdu leur chemin

     

                                      Tierno Monénembo

     

    Dis-moi mon frère de Tierno Monénembo

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  • L'araignée affamée d'amour profond de Homéro Aridjis

    L'araignée affamée d'amour profond de Homéro Aridjis

     

    L’araignée affamée d’amour profond,

    le désir sans nom de la fleur obscure,

    tissèrent la peur de mourir en copulant,

    griffèrent les corps qui s’aimaient.

     

    Dans le lit noir des bras moites,

    des filets troubles et des ongles dans la bouche,

    l’araignée rouge de l’amour nocturne,

    déroule ses fils de sa poitrine.

     

    Tandis que plein de désir je m’empêtrais en elle,

    suspendu à ses lianes et à ses cuisses,

    sa bouche dévorait ma bouche

    et son corps consommait mon corps.

     

    « Une Telle » est une araignée, me disait-on,

    elle paraît mouche morte, mais c’est une viveuse

    et dans les ordures du soir,

    elle ramasse avec ardeur des restes d’amour ;

     

    avec quatre paires de pattes et un corps divisé

    en céphalothorax, abdomen et venin d’invertébré,

    son amour parcourt les murs et les sols,

    par des ponts mous et des toiles qui te piègent.

     

    Jouer au jeu de l’araignée, c’est aller

    par le monde égratignant des chairs intimes

    avec doigts, dents, ruses et dagues

    et saisir en l’embrassant l’amour abyssal.

     

    Partisane des rêves partagés,

    elle tissait des petites et des grandes quantités

    de peaux, pattes, ailes, têtes elliptiques,

    et toute matière de quoi est faite une mouche.

     

    Flexible, indestructible, traîtresse,

    elle montait et descendait les murs avec ses mains-pieds.

    Elle n’utilisait pas de bas ni des jarretières serrées

    car ça lui faisait mal aux jambes.

     

    Au crépuscule, sur la balançoire visqueuse étaient bercés

    les corps griffés et les visages en lambeaux.

    Oubliés, les griffures mal données,

    les lianes, les cheveux, l’argile des briques.

     

    Ne vous en préoccupez pas, disais-je. A moi peu m’importe

    les baves qu’elle secrète pour ourdir sa toile ;

    quand dans le lit noir nous nous unissons,

    dans sa bouche ses toiles me donnent de l’appétit.

     

    attrapés tous deux par l’ingénieuse machination,

    nous grimpions au cinquième soleil de la joie,

    bien que nous descendions aussi vers l’Inframonde,

    égratignant les instants au-dedans de nous.

     

    Labourer la mer et griffer les murs

    était mon travail de rêveur solitaire.

    J’ai rompu les liens et m’échappai,

    J’ai connu la mort et me suis levé. oudra

     

                                    Homéro Aridjis (Les poèmes solaires).

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  • Aux arbres de Victor Hugo

     

    Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme !

    Au gré des envieux, la foule loue et blâme ;

    Vous me connaissez, vous ! – vous m’avez vu souvent,

    Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.

    Vous le savez, la pierre où court un scarabée,

    Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,

    Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.

    La contemplation m’emplit le coeur d’amour.

    Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,

    Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,

    Questionner tout bas vos rameaux palpitants,

    Et du même regard poursuivre en même temps,

    Pensif, le front baissé, l’oeil dans l’herbe profonde,

    L’étude d’un atome et l’étude du monde.

    Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,

    Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu !

    Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,

    Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,

    Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,

    Vous savez que je suis calme et pur comme vous.

    Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,

    Et je suis plein d’oubli comme vous de silence !

    La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;

    Toujours, – je vous atteste, ô bois aimés du ciel ! –

    J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,

    Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère !

     

    Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,

    Je vous aime, et vous, lierre au seuil des autres sourds,

    Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,

    Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives !

    Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,

    Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,

    Dans votre solitude où je rentre en moi-même,

    Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime !

    Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,

    Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,

    Forêt ! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,

    C’est sous votre branchage auguste et solitaire,

    Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,

    Et que je veux dormir quand je m’endormirai.

     

    Victor Hugo

     

    Aux arbres de Victor Hugo

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  •  Berceuse de la Mère-Dieu  de Marie-Noël

     

     

    Mon Dieu, qui dormez, faible entre mes bras,

    Mon enfant tout chaud sur mon cœur qui bat,

    J’adore en mes mains et berce étonnée,

    La merveille, ô dieu, que m’avez donnée.

     

    De fils, ô mon Dieu, je n’en avais pas.

    Vierge que je suis, en cet humble état,

    Quelle joie en fleur de moi serait née ?

    Mais vous, Tout-Puissant, me l’avez donnée.

    Que rendras-je à vous, moi sur qui tomba

    Votre grâce ? ô Dieu, je souris tout bas

    Car j’avais aussi, petite et bornée,

    J’avais une grâce et vous l’ai donnée.

     

    De bouche, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas

    Pour parler aux gens perdus d’ici-bas

    Ta bouche de lait vers mon sein tournée,

    O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

     

    De main, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas

    Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las

    Ta main, bouton clos, rose encore gênée,

    O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

     

    De chair, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas

    Pour rompre avec eux le pain du repas

    Ta chair au printemps de moi façonnée,

    O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

     

    De mort, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas

    Pour sauver le monde O douleur ! là-bas,

    Ta mort d’homme, un soir, noir, abandonnée,

    Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée.

     

     Berceuse de la Mère-Dieu  de Marie-Noël

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  • Noël en taule de Robert Brasillach

     

    NOËL EN TAULE 
     

    Qu’importe aux enfants du hasard,
    Le verrou qu’on tire sur eux :
    Noël n’est pas pour les veinards,
    Noël est pour les malchanceux.
    Voici la nuit : il n’est pas tard,
    Mais la cloche tinte pour eux.

    Bon Noël des garçons en taule,
    Noël des durs et des filous,
    Ceux dont la vie ne fut pas drôle,
    La fille que bat le marlou,
    Le gars qui suivait mal l’école,
    Ils te connaissent comme nous.

    Noël derrière les barreaux,
    Noël sans arbre et sans bonhomme,
    Noël sans feu et sans cadeau,
    C’est celui des lieux où nous sommes,
    Où d’autres ont joué leur peau,
    Sur la paille dormi leur somme.

    Je t’adopte, Noël d’ici,
    Bon Noël des mauvaises passes :
    Tu es le Noël des proscrits,
    De ceux qui rient dans les disgrâces,
    Des pauvres bougres qu’on trahit,
    Et des enfants de bonne race.

    Nous savons qu’au dehors, ce soir,
    Les amis et les cœurs fidèles,
    Les enfants ouvrant dans le noir,
    Malgré le sommeil, leurs prunelles,
    Évoquent l’heure du revoir
    Et tendent leurs mains fraternelles.

    Et pour revoir, gens du dehors,
    Le vrai Noël de nos enfances,
    Il suffit de fermer encore
    Nos yeux sur l’ombre de l’absence,
    Pour dissiper le mauvais sort
    Et faire flamber l’espérance.

     

                                                                                  Robert Brasillach, Noël 1944,                                                                           Prison de Fresnes

     

     

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