• L'écureuil et la feuille

     

    Un écureuil, sur la bruyère,

    Se lave avec de la lumière.

     

    Une feuille morte descend,

    Doucement portée par le vent.

     

    Et le vent balance la feuille

    Juste au-dessus de l’écureuil ;

     

    Le vent attend, pour la poser,

    Légèrement sur la bruyère,

     

    Que l'écureuil soit remonté

    Sur le chêne de la clairière

     

    Où il aime à se balancer

    Comme une feuille de lumière.

     

                                             Maurice Carême

     

    L'écureuil et la feuille de Maurice Carême

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  • L’enfant et la mer de Frédéric Kiesel

     

    L’enfant voulait mettre toute la mer

    Dans le trou qu’il creusait dans la plage.

    On lui dit :  « Tu n’y parviendras jamais. »

    Si on l’avait laissé faire cent ans

     

    Mille ans,

    Que serait-il arrivé ?

     

    Peut-être l’éternité est-elle tout simplement

    Le temps qu’il faut

    Pour mettre toute la mer dans le trou de la plage.

     

    Frédéric Kiesel

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  • Clown de Henri Michaux

    Clown

     

         Un jour.

         Un jour, bientôt peut-être.

         Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.

         Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.

         Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.

         D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement « de fil en aiguille ».

         Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.

         A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.

         Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.

         Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.

         Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.

         Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

     

         clown, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.

         Je plongerai.

    Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert

         à tous

    ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée

    à force d’être nul

    et ras…

    et risible…

     

    Henri Michaux, « Peintures »

     

     

    Déclamé par Juliette Binoche

    https://www.youtube.com/watch?v=awsnvfmBjYk

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  • Tu fais un fort mauvais métier,
     Quoiqu'il soit des plus à la mode,
    Disait à cet insecte inutile, incommode,
    Plat surtout, qui, parfois, nous oblige à veiller,
    Le ver industrieux que nourrit le mûrier.
     Pour toi, mordre est une habitude,
     Et tourmenter est un plaisir ;
     J'en conclus, non sans certitude,
     Que tu n'es pas né pour vieillir.
     On te déteste ; à chaque phrase,
     Petits et grands, chacun le dit ;
     Si l'on te nomme, on te maudit ;
     Si l'on te rencontre, on t'écrase.
    M'en croiras-tu ? Renonce à tes goûts malfaisants.
     Tu fus nuisible, sois utile.
     Comme les dieux, l'homme est facile ;
     On l'adoucit par des présents.
     Songes-y bien, l'or que je file,
     Celui que l'abeille distille,
    De tes persécuteurs a fait nos complaisants :
    À l'œuvre donc ! — Vraiment, c'est parler comme un livre !
    Dit la fille des nuits ; et ceux à qui le ciel
    Donna l'art de produire ou la soie ou le miel,
     N'ont pas d'avis meilleur à suivre ;
     Mais nous, à qui Dieu départit
     Moins de talent que d'appétit
     Si nous ne mordons, comment vivre ?

     

                                                    Antoine-Vincent Arnault.

     

    L'insecte utile et l'insecte nuisible. Fable d'Antoine-Vincent Arnault

    Abeille et mordelle sp.

     

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  • Aux animaux de Jacques Reda

     

    O bêtes, écoutez : je vous aime comme on

    Peut aimer l’ordre et l’innocence.

    Par les sentiers des bois où parfois je recense

    Vos empreintes dans le limon,

     

    Par les prés où longtemps vous demeurez placides

    Dans un nuage de douceur,

    Sans souci de l’orage ou de l’équarrisseur,

    A la fois obtuses, lucides,

     

    Transparentes plutôt pour vous-mêmes, je crois

    Voir quelque chose de céleste

    Dans l’ombre de vos yeux, les bonds qui vous délestent

    Des doutes ou des désarrois.

     

    Auprès de vous je sens notre vie anormale,

    Faussement terrestre, tandis

    Que s’il reste ici-bas trace d’un paradis,

    C’est grâce à la vie animale,

     

    Aux pelages, sabots, crocs, cornes et naseaux

    Qui peuplent encore le terre ;

    A vos voix dont le son souvent rudimentaire,

    Depuis l’âne jusqu’aux oiseaux,

     

    Semble monter du fond de l’Arche vagabonde

    Quand va s’arrondir l’arc-en-ciel

    Et surgir le premier rameau providentiel,

    Fleur des pâturages du monde.

     

    Vous n’avez pas rompu le pacte avec le dieu

    Qui parfois, dit-on, vous habite,

    Et, lancés comme nous, sur une folle orbite,

    Vous ne quittez pas le milieu

     

    Mais renaissez toujours les mêmes, sans Histoire,

    Sans archives ni monuments,

    Absorbés tout entiers dans le flux des moments,

    Quand la terreur du transitoire

     

    Qui nous presse, nous fait bâtir, établir des

    Répertoires où vos espèces

    Aussi vont en troupeaux de colonnes épaisses :

    Les disparus, les liquidés,

     

    Tous ceux qui seront morts dans une décennie,

    Ours, éléphants, derniers chaînons

    D’un long rêve réglé, que nous exterminons,

    Hâtant notre propre agonie. (…)

     

                    Jacques REDA

                    « Lettre sur l’univers »

     

    Aux animaux de Jacques Reda

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