•  Vous est-il arrivé une fois d’entendre la Terre parler ?  de Raouf Ben Yaghlane

     

    Vous est-il arrivé une fois d’entendre la Terre parler ? Moi oui… Partout où je suis. Elle n’arrête pas de me poursuivre, dans mon réveil, dans mon sommeil, sous ma douche, quand je marche, même quand je mange. Elle est même sur ma table. Elle n’arrête pas de me parler : « Vous me fatiguez, vous m’épuisez, vous me déchirez avec vos bombes …

    Vous me poignardez avec vos missiles, vous faites trop de bruit ;

    je vous donne à boire, je vous donne à manger, et certains trouvent le moyen de laisser les autres mourir de faim…

    Je vous allaite dès votre naissance, et à la fin de votre vie, je vous reçois

    je vous accueille, je me fais lit pour votre repos

    je vous amande, je vous mandarine, je vous fleure, je vous jasmine,

    je vous donne mes odeurs pour vous égayer,

    je vous emmène dans ma mémoire jusqu’à vos ancêtres,

    je me tapisse de neige pour vous distraire,

    et de sable pour vous plaire,

    je me grotte, je me roche,  je minéralise,

    je cicatrise vos blessures,

     

    je vous donne les fruits de mes entrailles,

    je vous porte, je vous emporte,

    je vous supporte, je vous transporte…

    Sur chacun de vous il y a mes empreintes, mes couleurs et mes accents…

    C’est par ma forme que sont formés les gestes de vos mains quand vous mangez,  de vos pieds quand vous dansez.

    C’est sur moi que tout s’appuie … Votre équilibre vous me le devez.

    Ne vous ai-je pas ouvert mon ventre pour répondre à vos besoins ? satisfaire vos caprices ? abriter vos corps ?  

    Si je disparaissais, où pourriez-vous planter vos arbres ?

    Si je retirais mes eaux que pourriez-vous boire ?

    Si je voilais mes beautés, que pourriez-vous voir ?

    Si j’emportais mes céréales, mes fruits, mes forêts, mes océans,

    sur quoi iraient se poser les oiseaux ? Sur quoi iraient courir les chevaux ?

    Comment iriez-vous peindre vos gloires, vos victoires, vos guerres, vos misères, vos haines et vos amours ?

    Quand vous suffoquez, qui vous aère ?

    Quand vous vous chagrinez qui vous console, vous cajole ?

    Je me laisse labourer, vous me goudronnez ;

    je me laisse vendanger, vous me nucléarisez….

     

    Ah je vous connais, ceux que vous avez enterrés m’ont tout raconté de vous.

     

    Attendez-vous à voir mes rivières sécher, mes montagnes s’écrouler…

    Vous ai-je déprimé avec mes jardins ?

    Vous ai-je stressé avec mes parfums ?

    J’étouffe.

    Allez-vous enterrer ailleurs, votre mort n’est plus dans ma vie…

    Vous voulez le ciel, allez-y !

    Grimpez dans l’air …réinventez-vous une existence, mais sans moi.

     

    Quand je suis arbre, vous me coupez,

    Quand  je suis céréale, vous me brûlez,

    Quand  je suis eau, vous me polluez.

    Quand je suis fertile, vous me gaspillez

     

    Quand  je suis Afrique vous m’affamez,

    Quand  je suis pétrole vous me pompez,

    Quand  je suis Nord vous me modernisez,

    Quand  je suis Sud vous me sous-développez …

    Je n’en peux plus …

    Qui pourra me ressourcer ?

    Quel autre peuple pourra m’habiter ? »

    Vous est-il arrivé une fois d’entendre la terre parler ?

    moi oui…

                                 Raouf Ben Yaghlane

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  • Ne plus te voir

     

    Ne plus te voir

    C’est chercher dans les particules d’air ta respiration

    Dans chaque grain de sable ta peau

    Dans chaque larme ton goût

    Derrière l’arbre ton ombre

     

    Ne plus te voir

    C’est courir dans le vide pour suivre ton pas

    Tourner la tête partout derrière tes yeux

    Me recroqueviller sur mon corps adossé à ton bras

    Ne plus te voir

    C’est écouter ta voix qui tambourine contre mon âme

    Ouvrir toutes les portes du temps sur ta silhouette

     

    Ne plus te voir

    C’est déshabiller mon cœur et t’attendre sous le drap

    Scruter mes mains regorgeant de ton odeur

     

    Ne plus te voir

    C’est m’étendre sur le sol et murmurer tes mots

    Prendre toute poignée de terre et souffler dessus mes poumons

    Épier les bourgeons qui porteront ton visage

     

    Ne plus te voir

    C’est habiller le vent d’espérances et le laisser partir

    Féconder l’eau des ruisseaux de tous les chagrins et ne laisser nul s’y abreuver

     

    Ne plus te voir

    Ne plus te voir

    Qui comprendrait ?

     

    Siham Bouhlal

     

    Ne plus te voir de Siham Bouhlal

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  • Miracles de Walt Whitman

    Eh quoi – fait-on si grande affaire d’un miracle ?

    Quant à moi, je ne connais rien d’autre que des miracles,

    Quand je me promène dans les rues de Manhattan,

    Ou que je darde mon regard par-dessus les toits dans le ciel,

    Ou que je patauge pieds nus le long de la plage dans la marge même de l’eau,

    Ou que je me tiens sous les arbres dans les bois,

    Ou que je parle le jour avec n’importe qui que j’aime,

    Ou que je dorme la nuit avec n’importe qui que j’aime,

    Ou que je suis à table en train de dîner avec les autres,

    Ou que je regarde les étrangers assis en face de moi dans l’omnibus,

    Ou que j’observe les abeilles qui s’affairent autour de la ruche un matin d’été,

    Ou les bêtes qui paissent dans les champs,

    Ou les oiseaux ou la merveille des insectes dans l’air,

    Ou la merveille du couchant ou celle des étoiles qui brillent si tranquilles, si lumineuses,

    Ou l’exquise, la mince et délicate courbure de la lune au printemps,

    Tout cela et le reste, toutes ces choses et chacune sont pour moi des miracles,

    Chacune se rapportant au tout, quoique distincte et à sa place.

    Pour moi, chaque heure de lumière et d’obscurité est un miracle,

    Chaque pouce cubique de l’espace est un miracle,

    Chaque yard carré de la surface de la terre est jonché de miracles,

    Chaque pied de l’intérieur pullule de miracles.

    Pour moi la mer est un continuel miracle,

    Les poissons qui nagent – les rochers – les mouvements des vagues – les navires avec les hommes qu’ils portent,

    Y a-t-il plus étrange miracle ?

     

                                                             Walt Whitman

     

    Miracles de Walt Whitman

     

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  • Les oiseaux du souci – Jacques  PREVERT

    Pluie de plumes plumes de pluie

    Celle qui vous aimait n’est plus

    Que me voulez-vous oiseaux

    Plumes de pluie pluie de plumes

    Depuis que tu n’es plus je ne sais plus

    Je ne sais plus où j’en suis

    Pluie de plumes plumes de pluie

    Je ne sais plus que faire

    Suaire de pluie pluie de suie

    Est-ce possible que jamais plus

    Plumes de suie… Allez ouste dehors hirondelles

    Quittez vos nids… Hein ? Quoi ? Ce n’est pas la saison des voyages ?…

    Je m’en moque sortez de cette chambre hirondelles du matin

    Hirondelles du soir partez… Où ? Hein ? Alors restez

    c’est moi qui m’en irai…

    Plumes de suie suie de plumes je m’en irai nulle part

    et puis un peu partout

    Restez ici oiseaux du désespoir

    Restez ici… Faites comme chez vous.

     

    https://vimeo.com/125893063

     

    Les oiseaux du souci, Marie Larrivé et Camille Authouart (ENSAD)


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  • Toujours de Jean Lahor

     

    Tout est mensonge : aime pourtant,

    Aime, rêve et désire encore ;

    Présente ton coeur palpitant

    À ces blessures qu'il adore.

     

    Tout est vanité : crois toujours,

    Aime sans fin, désire et rêve ;

    Ne reste jamais sans amours,

    Souviens-toi que la vie est brève.

     

    De vertu, d'art enivre-toi ;

    Porte haut ton coeur et ta tête ;

    Aime la pourpre, comme un roi,

    Et n'étant pas Dieu, sois poète !

     

    Rêver, aimer, seul est réel :

    Notre vie est l'éclair qui passe,

    Flamboie un instant sur le ciel,

    Et se va perdre dans l'espace.

     

    Seule la passion qui luit

    Illumine au moins de sa flamme

    Nos yeux mortels avant la nuit

    Éternelle, où disparaît l'âme.

     

    Consume-toi donc, tout flambeau

    Jette en brûlant de la lumière ;

    Brûle ton coeur, songe au tombeau

    Où tu redeviendras poussière.

     

    Près de nous est le trou béant :

    Avant de replonger au gouffre,

    Fais donc flamboyer ton néant ;

    Aime, rêve, désire et souffre !

                                                                   Jean Lahor

     

    Toujours de Jean Lahor

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