• Philippe Muray - Tombeau pour une touriste innocente (Lecture par  Jean-Louis Jacopin) - YouTube

     

    "Cette semaine je vous propose une Lecture à voix haute d'un Poème (enfin pas entier) mais de longs extraits quand même) du recueil Minimum Respect de Philippe Muray. Philipe Muray était l'un des rares auteurs contemporains (il nous a quittés en 2006) à proposer la vraie subversion, celle qui se moque des révoltes politiques, sociales et culturelles, de bon aloi qui font bien dans les salons bobo.

    A défaut d'être rafraîchissante, la lecture de Muray a ce parfum acide de l'acerbe, cette extravagante aisance de ceux qui se moquent du qu'en dira-t-on."

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    Le poème en entier 

     

    Tombeau pour une touriste innocente – Philippe Muray

    Rien n’est jamais plus beau qu’une touriste blonde
    Qu’interviouwent des télés nippones ou bavaroises
    Juste avant que sa tête dans la jungle ne tombe
    Sous la hache d’un pirate aux façons très courtoises 

    Elle était bête et triste et crédule et confiante
    Elle n’avait du monde qu’une vision rassurante
    Elle se figurait que dans toutes les régions
    Règne le sacro-saint principe de précaution

    Point de lieu à la ronde qui ne fût excursion
    Rien ici ou là-bas qui ne fût évasion
    Pour elle les pays étaient terres de passion
    Et de révélation et de consolation

    Pour elle les pays étaient terres de loisirs
    Pour elles les pays n’étaient que communion
    On en avait banni les dernières séditions
    Pour elle toutes les terres étaient terres de plaisir

    Pour elle les nations étaient lieux d’élection
    Pour elle les nations n’étaient que distraction
    Pour elle les nations étaient bénédiction
    D’un bout du monde à l’autre et sans distinction

    Toute petite elle disait avoir été violée
    Par son oncle et son père et par un autre encore
    Mais elle dut attendre ses trente et un balais
    Pour revoir brusquement ce souvenir éclore

    Elle avait terminé son second CDD
    Mais elle envisageait d’autres solutions
    Elle voulait travailler dans l’animation
    Pour égayer ainsi nos fêtes de fin d’année

    Elle cherchait à présent et pour un prix modique
    À faire partout régner la convivialité
    Comme disent les conseils en publicité
    Elle se qualifiait d’intervenante civique

    Elle avait pris contact avec plusieurs agences
    Et des professionnels de la chaude ambiance
    Elle était depuis peu amie d’un vrai artiste
    Musicien citoyen jongleur équilibriste

    Grand organisateur de joyeuses sarabandes
    Le mercredi midi et aussi le samedi
    Pour la satisfaction des boutiques Godassland
    Créateur d’escarpins cubistes et nabis

    Elle aussi s’entraînait à des tours rigolos
    En lançant dans les airs ses propres godillots
    Baskets bi-matières à semelles crantées
    Les messages passent mieux quand on s’est bien marré

    Au ministère social des Instances drolatiques
    Elle avait exercé à titre de stagiaire
    L’emploi de boîte vocale précaire et temporaire
    Elle en avait gardé un souvenir érotique

    Elle avait également durant quelques semaines
    Remplacé une hôtese de chez Valeurs humaines
    Filiale fondamentale de Commerce équitable
    Où l’on vend seulement des objets responsables

    Elle avait découvert le marketing éthique
    La joie de proposer des cadeaux atypiques
    Fabriqués dans les règles de l’art humanitaire
    Et selon les valeurs les plus égalitaires

    Tee-shirts Andrée Putman et gabardines de Storck
    Et pendentifs Garouste et pochettes d’Aristorque
    Soquettes respectueuses amulettes charitables
    Objets de toutes sortes et toujours admirables

    Étoles alternatives et broches-tolérance
    Et bracelets-vertu et tissus-complaisance
    Et blousons-gentillesse et culottes-bienveillance
    Consommation-plaisir et supplément de sens

    Café labellisé bio-humanisé
    Petits poulets de grain ayant accès au pré
    Robes du Bangladesh jus d’orange allégé
    Connotation manouche complètement décalée

    Sans vouloir devenir une vraie théoricienne
    Elle savait maintenant qu’on peut acheter plus juste
    Et que l’on doit avoir une approche citoyenne
    De tout ce qui se vend et surtout se déguste

    Et qu’il faut exiger sans cesse et sans ambage
    La transparence totale dedans l’étiquetage
    Comme dans le tourisme une pointilleuse éthique
    Transformant celui-ci en poème idyllique

    À ce prix seulement loin des sentiers battus
    Du vieux consumérisme passif et vermoulu
    Sort-on de l’archaïque rôle de consommateur
    Pour s’affirmer enfin vraiment consom’acteur

    Elle faisait un peu de gnose le soir venu
    Lorsqu’après le travail elle se mettait toute nue
    Et qu’ayant commandé des sushis sur le Net
    Elle les grignotait assise sur la moquette

    Ou bien elle regardait un film sur Canal-Plus
    Ou bien elle repensait à ses anciens amants
    Ou bien elle s’asseyait droit devant son écran
    Et envoyait des mails à des tas d’inconnus

    Elle disait je t’embr@sse elle disait je t’enl@ce
    Elle faisait grand usage de la touche arobase
    Elle s’exprimait alors avec beaucoup d’audace
    Elle se trouvait alors aux frontières de l’extase

    Dans le métro souvent elle lisait Coelho
    Ou bien encore Pennac et puis Christine Angot
    Elle les trouvait violents étranges et dérangeants
    Brutalement provocants simplement émouvants

    Elle aimait que les livres soient de la dynamite
    Qu’ils ruinent en se jouant jusqu’au dernier des mythes
    Ou bien les reconstruisent avec un certain faste
    Elle aimait les auteurs vraiment iconoclastes

    Elle voulait trois bébés ou même peut-être quatre
    Mais elle cherchait encore l’idéal géniteur
    Elle n’avait jusqu’ici connu que des farceurs
    Des misogynes extrêmes ou bien d’odieux bellâtres

    Des machistes ordinaires ou extraordinaires
    Des sexistes-populistes très salement vulgaires
    Des cyniques égoïstes des libertins folâtres
    Ou bien des arnaqueurs elle la trouvait saumâtre

    Elle se voyait déjà mère d’élèves impliquée
    Dans tous les collectifs éducatifs possibles
    Et harcelant les maîtres les plus irréductibles
    Conservateurs pourris salement encroûtés

    Qui se cachent derrière leur prétendu savoir
    Faute d’appréhender un monde en mutation
    Qui sans doute a pour eux l’allure d’un repoussoir
    Quand il offre à nos yeux tant de délectations

    Comme toutes les radasses et toutes les pétasses
    Comme toutes les grognasses et toutes les bécasses
    Elle adorait bien sûr Marguerite Durasse
    De cette vieille carcasse elle n’était jamais lasse

    Elle s’appelait Praline mais détestait son nom
    Elle voulait qu’on l’appelle Églantine ou Sabine
    Ou bien encore Ondine ou même Victorine
    Ou plutôt Proserpine elle trouvait ça mignon

    Elle faisait un peu de voile et d’escalade
    Elle y mettait l’ardeur qu’on mettait aux croisades
    Elle se précipitait sous n’importe quelle cascade
    Elle recherchait partout des buts de promenade

    Chaque fois qu’elle sortait avec une copine
    Elle se maquillait avec beaucoup de soin
    Soutien-gorge pigeonnant et perruque platine
    Encore un coup de blush pour rehausser son teint

    Orange fruité Fard Pastèque de chez Guerlain
    Bottines en élasthanne blouson cintré zippé
    Sac pochette matelassé et bracelet clouté
    Ou alors pour l’hiver une une veste en poulain

    Ou un top manches fendues en jersey de viscose
    Jupe taille élastiquée en voile de Lurex
    Tunique vietnamienne décorée de passeroses
    Sans rien dessous bien sûr pas même un cache-sexe

    Elle disait qu’il fallait réinventer la vie
    Que c’était le devoir d’un siècle commençant
    Après toutes les horreurs du siècle finissant
    Là-dedans elle s’était déjà bien investie

    De temps en temps chez elle rue des Patibulaires
    Elle mobilisait certains colocataires
    Afin d’organiser des séances de colère
    Contre l’immobilisme et les réactionnaires

    Elle exigeait aussi une piste pour rollers
    Deux ou trois restaurants à thème fédérateur
    L’installation du câble et d’un Mur de l’Amour
    Où l’on pourrait écrire je t’aime sans détour

    Elle réclamait enfin des gestes exemplaires
    D’abord l’expulsion d’un vieux retardataire
    Puis la dénonciation du voisin buraliste
    Dont les deux filles étaient contractuelles lepénistes

    Le Jour de la Fierté du patrimoine français
    Quand on ouvre les portes des antiques palais
    Elle se chargeait d’abord de bien vérifier
    Qu’il ne manquait nulle part d’accès handicapés

    Qu’il ne manquait nulle part d’entrées Spécial Grossesse
    Qu’il ne manquait nulle part d’entrées Spécial Tendresse
    Qu’on avait bien prévu des zones anti-détresse
    Qu’il y avait partout des hôtesses-gentillesse

    Faute de se faire percer plus souvent la forêt
    Elle avait fait piercer les bouts de ses deux seins
    Par un très beau pierceur sans nul doute canadien
    Qui des règles d’hygiène avait un grand respect

    Avec lui aucun risque d’avoir l’hépatite B
    Elle ne voulait pas laisser son corps en friche
    Comme font trop souvent tant de gens qui s’en fichent
    Elle pensait que nos corps doivent être désherbés

    Elle croyait à l’avenir des implants en titane
    Phéromones synthétiques pour de nouveaux organes
    Elle approuvait tous ceux qui aujourd’hui claironnent
    Des lendemains qui greffent et qui liposuccionnent

    Elle avait découvert le théâtre de rues
    Depuis ce moment-là elle ne fumait plus
    Elle pouvait à nouveau courir sans s’essouffler
    Elle n’avait plus honte maintenant de s’exhiber

    Elle attendait tout de même son cancer du poumon
    Dans dix ou quinze années sans se faire trop de mouron
    Elle préparait déjà le procès tatillon
    Qu’elle intenterait alors aux fabricants de poison

    Faute de posséder quelque part un lopin
    Elle s’était sur le Web fait son cybergarden
    Rempli de fleurs sauvages embaumé de pollen
    Elle était cyberconne et elle votait Jospin

    Elle avait parcouru l’Inde le Japon la Chine
    La Grèce l’Argentine et puis la Palestine
    Mais elle refusait de se rendre en Iran
    Du moins tant que les femmes y seraient mises au ban

    L’agence Operator de l’avenue du Maine
    Proposait des circuits vraiment époustouflants
    Elle en avait relevé près d’une quarantaine
    Qui lui apparaissaient plus que galvanisants

    On lui avait parlé d’un week-end découverte
    Sur l’emplacement même de l’antique Atlantide
    On avait évoqué une semaine à Bizerte
    Un pique-nique à Beyrouth ou encore en Floride

    On l’avait alléchée avec d’autres projets
    Une saison en enfer un été meurtrier
    Un voyage en Hollande ou au bout de la nuit
    Un séjour de trois heures en pleine Amazonie

    Cinq semaines en ballon ou sur un bateau ivre
    À jouir de voir partout tant de lumières exquises
    Ou encore quinze jours seule sur la banquise
    Avec les ours blancs pour apprendre à survivre

    Une randonnée pédestre dans l’ancienne Arcadie
    Un réveillon surprise en pleine France moisie
    Une soirée rap dans le Bélouchistan profond
    Le Mexique en traîneau un week-end à Mâcon

    Elle est morte un matin sur l’île de Tralala
    Des mains d’un islamiste anciennement franciscain
    Prétendu insurgé et supposé mutin
    Qui la viola deux fois puis la décapita

    C’était une touriste qui se voulait rebelle
    Lui était terroriste et se rêvait touriste
    Et tous les deux étaient des altermondialistes
    Leurs différences mêmes n’étaient que virtuelles

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    Promenade

    Un banc, des coteaux,
    des fleurs, une treille,
    rayons de soleil
    me chauffant le dos.
    Des troncs noirs et hauts.
    Émois du matin…
    Que je me sens bien !

    Bocages, ramures.
    Un toit qui rassure.
    Abri où je dure.
    Du rêve. Un piano.
    Des livres à gogo.
    Pour moi un festin !
    Que je me sens bien !

    Et quittant la rade,
    parfois en balade
    ou en randonnée,
    je prends le sentier,
    coeur et pied légers.
    Appel quotidien…
    Que je me sens bien !

    S’allongent les lieues.
    Au vent mes cheveux.
    Fatigue aux mollets.
    Un coin oublié.
    Un silence ailé.
    Gazouillis soudain…
    Que je me sens bien !

    Des baies, des épines.
    Et l’air qui burine.
    Odeurs de résine
    et de chèvrefeuille.
    Un saut d’écureuil.
    Soleil au déclin…
    Que je me sens bien !

    Chemin du retour.
    Rougeoiement du jour.
    Et paix alentour.
    Au loin en beauté,
    mon toit, mon grenier.
    En moi un refrain…

    Que je me sens bien !…
    Que je me sens bien !…
    Que je me sens bien !…
    Que je me sens bien !…

     

                              

                                                                                      Esther GRANEK
                                                                               "De la pensée aux mots"
     
     

    Promenade De Esther Granek

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  • Ecole buissonnière

     

    Ma pensée est une églantine
    Eclose trop tôt en avril,
    Moqueuse au moucheron subtil
    Ma pensée est une églantine ;
    Si parfois tremble son pistil
    Sa corolle s’ouvre mutine.
    Ma pensée est une églantine
    Eclose trop tôt en avril.

    Ma pensée est comme un chardon
    Piquant sous les fleurs violettes,
    Un peu rude au doux abandon
    Ma pensée est comme un chardon ;
    Tu viens le visiter, bourdon ?
    Ma fleur plaît à beaucoup de bêtes.
    Ma pensée est comme un chardon
    Piquant sous les fleurs violettes.

    Ma pensée est une insensée
    Qui s’égare dans les roseaux
    Aux chants des eaux et des oiseaux,
    Ma pensée est une insensée.
    Les roseaux font de verts réseaux,
    Lotus sans tige sur les eaux
    Ma pensée est une insensée
    Qui s’égare dans les roseaux.

    Ma pensée est l’âcre poison
    Qu’on boit à la dernière fête
    Couleur, parfum et trahison,
    Ma pensée est l’âcre poison,
    Fleur frêle, pourprée et coquette
    Qu’on trouve à l’arrière-saison
    Ma pensée est l’âcre poison
    Qu’on boit à la dernière fête.

    Ma pensée est un perce-neige
    Qui pousse et rit malgré le froid
    Sans souci d’heure ni d’endroit
    Ma pensée est un perce-neige.
    Si son terrain est bien étroit
    La feuille morte le protège,
    Ma pensée est un perce-neige
    Qui pousse et rit malgré le froid.

                                                        Charles Cros, Le collier de griffes

     

    Ecole buissonnière de Charles Cros

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  • LECTURE A VOIX HAUTE: 3 POEMES. Arthur Rimbaud."Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers"

     

     

    Cette semaine sur le thème de l'été et de sa langueur, Anne Cardona, l'enlivreuse, nous propose une Lecture à voix haute de 3 poèmes d'Arthur Rimbaud : SENSATION (2ème poème sur 15 du 1er Cahier de Douai) PATIENCE (Mai 1872), BONNE PENSÉE DU MATIN (Mai 1872).

    Si vous appréciez un tant soit peu l’Enlivreuse, sachez que cette dernière a grand besoin de vous, et pour l’aider, rien n’est plus simple ABONNEZ-VOUS ici https://www.youtube.com/c/lenlivreuse 

    Bienvenue parmi les Enlivrés aux oreilles affutées, amateurs de lectures littéraires à voix haute, nous faisons salon chaque mercredi à 19 H ! https://www.youtube.com/watch?v=wqJBe... 

    C'est du bonheur à l'état pur, à écouter sans limite. 

     

    https://www.youtube.com/watch?v=VxHEOiuguE8&fbclid=IwAR2QwJ3EEKVm3O-26zzd64ZcxQVPqVUO9ZIkspdVAxllAgZgOT1d8dsFkEo

     

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  • Où sont les miens ? (Aux pays perdus et à ceux qui les arpentent)

     

    Où sont les miens

    dont je n'entends  plus que des voix lointaines ? 

    Où sont les miens ? 

    Sont-ils dans le flanc des pirogues

    dans la trace sur le sable

    dans le vol silencieux d'un oiseau

    dans l'aube qui blanchit la porte de la nuit ? 

    Où sont les miens

    les miens racines

    les miens maisons

    Où sont-ils les miens d'ici 

    les miens d'ailleurs ? 

    Je les suis, doigt hésitant,

    je soulève les pierres

    je plonge tout au fond des mers

    j'entre dans les arbres

    je demande aux animaux

    Les miens sont fantômes

    ils murmurent en moi

    mais je ne sas pas où les trouver

    Je n'ai qu'une valise

    en elle dorment tous les secrets

    les secrets miens

    et mon acte de naissance

    et un passeport usé par les aéroports

    Où sont les miens ? 

    Je ne sais pas, je ne sais plus.

    Où sont les miens ? 

    Je m'allonge dans ma valise

    et j'apprends par cœur le numéro de mon siège

    en face e moi il est écrit "Interdit de..."

    Où sont les miens ? 

    Là bas, là bas, sur la terre perdue... 

     

            Mariem Mint Derwich 

    Poétesse mauritanienne 

    traduit par Maram al-Masri

    (Anthologie des femmes poètes du monde arabe)

     

    Où sont les miens ?  de Mariem Mint Derwich

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