• Tu fais un fort mauvais métier,
     Quoiqu'il soit des plus à la mode,
    Disait à cet insecte inutile, incommode,
    Plat surtout, qui, parfois, nous oblige à veiller,
    Le ver industrieux que nourrit le mûrier.
     Pour toi, mordre est une habitude,
     Et tourmenter est un plaisir ;
     J'en conclus, non sans certitude,
     Que tu n'es pas né pour vieillir.
     On te déteste ; à chaque phrase,
     Petits et grands, chacun le dit ;
     Si l'on te nomme, on te maudit ;
     Si l'on te rencontre, on t'écrase.
    M'en croiras-tu ? Renonce à tes goûts malfaisants.
     Tu fus nuisible, sois utile.
     Comme les dieux, l'homme est facile ;
     On l'adoucit par des présents.
     Songes-y bien, l'or que je file,
     Celui que l'abeille distille,
    De tes persécuteurs a fait nos complaisants :
    À l'œuvre donc ! — Vraiment, c'est parler comme un livre !
    Dit la fille des nuits ; et ceux à qui le ciel
    Donna l'art de produire ou la soie ou le miel,
     N'ont pas d'avis meilleur à suivre ;
     Mais nous, à qui Dieu départit
     Moins de talent que d'appétit
     Si nous ne mordons, comment vivre ?

     

                                                    Antoine-Vincent Arnault.

     

    L'insecte utile et l'insecte nuisible. Fable d'Antoine-Vincent Arnault

    Abeille et mordelle sp.

     

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  • Aux animaux de Jacques Reda

     

    O bêtes, écoutez : je vous aime comme on

    Peut aimer l’ordre et l’innocence.

    Par les sentiers des bois où parfois je recense

    Vos empreintes dans le limon,

     

    Par les prés où longtemps vous demeurez placides

    Dans un nuage de douceur,

    Sans souci de l’orage ou de l’équarrisseur,

    A la fois obtuses, lucides,

     

    Transparentes plutôt pour vous-mêmes, je crois

    Voir quelque chose de céleste

    Dans l’ombre de vos yeux, les bonds qui vous délestent

    Des doutes ou des désarrois.

     

    Auprès de vous je sens notre vie anormale,

    Faussement terrestre, tandis

    Que s’il reste ici-bas trace d’un paradis,

    C’est grâce à la vie animale,

     

    Aux pelages, sabots, crocs, cornes et naseaux

    Qui peuplent encore le terre ;

    A vos voix dont le son souvent rudimentaire,

    Depuis l’âne jusqu’aux oiseaux,

     

    Semble monter du fond de l’Arche vagabonde

    Quand va s’arrondir l’arc-en-ciel

    Et surgir le premier rameau providentiel,

    Fleur des pâturages du monde.

     

    Vous n’avez pas rompu le pacte avec le dieu

    Qui parfois, dit-on, vous habite,

    Et, lancés comme nous, sur une folle orbite,

    Vous ne quittez pas le milieu

     

    Mais renaissez toujours les mêmes, sans Histoire,

    Sans archives ni monuments,

    Absorbés tout entiers dans le flux des moments,

    Quand la terreur du transitoire

     

    Qui nous presse, nous fait bâtir, établir des

    Répertoires où vos espèces

    Aussi vont en troupeaux de colonnes épaisses :

    Les disparus, les liquidés,

     

    Tous ceux qui seront morts dans une décennie,

    Ours, éléphants, derniers chaînons

    D’un long rêve réglé, que nous exterminons,

    Hâtant notre propre agonie. (…)

     

                    Jacques REDA

                    « Lettre sur l’univers »

     

    Aux animaux de Jacques Reda

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  • « Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres… » de Paul Éluard

     

    Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres.

    Nos silences, nos paroles.

    La lumière qui s’en va, la lumière qui revient.

    Un seul sourire pour nous deux. Pas besoin de savoir.

    J’ai vu la nuit créer le jour sans que nous changions d’apparence.

    O bien aimée de tous, bien aimée d’un seul, en silence ta bouche a promis d’être heureuse.

    De loin en loin dit la haine, de proche en proche dit l’amour.

    Par la caresse nous sortons de notre enfance.

    Je vois de mieux en mieux la forme humaine, comme un dialogue d’amoureux.

    Le coeur n’a qu’une seule bouche.

    Toutes les choses au hasard, tous les mots dits sans y penser.

    Les sentiments à la dérive.

    Les hommes tournent dans la ville.

    Le regard, la parole et le fait que je t’aime, tout est en mouvement.

    Il suffit d’avancer pour vivre, d’aller droit devant soi vers tous ceux que l’on aime.

    J’allais vers toi. J’allais sans fin vers la lumière.

    Si tu souris, c’est pour mieux m’envahir.

    Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard.

     

    Paul Éluard

    Extrait de Capitale de la Douleur

     

    https://vimeo.com/153367079

     

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  •  

    Notre Terre
    corps meurtri fait
    de beauté défigurée
    et de la poussière de nos morts
    d’arbres abattus
    exécutés dans les forets
    d’ou fuit le chant de l’oiseau
    étouffé par les tronçonneuses
    d’hémorragies de pétrole
    et d’océans en deuil
    de requins à la dérive
    qui rougissent le silence
    des eaux
    Notre Terre
    à l’air irrespirable
    dans le poison des villes
    à la nature inaccessible
    comme un rêve lointain
    que le citadin amnésique
    n’ose plus faire
    Notre Terre
    que l’orgueil luciférien
    transforme en enfer

    Kamal Zerdoumi

     

    Victime de Kamal Zerdoumi

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  •  

    Ces mots où tu poses

    Patine de l’âme

    Et douce effigie

    D’une vie

     

    Ces mots que tu portes

    Parfums des vergers

    Encensent le ciel

    De tendresse

     

    Ces mots des étoiles

    Miettes du silence

    Des mots paysans

    A voix basse

     

    Ces mots dans la flaque

    D’un ru bruissant

    Faufilent toujours

    Les roseaux

     

    Ces mots dans le beau

    Mouvement des mains

    Frémissent encor

    Sur tes doigts

     

    Ces mots sur la feuille

    Du haut châtaignier

    Au seuil de l’allée

    Ont tracé

     

    Des mots des sépales

    Des mots éblouis

    Remis à la terre

    De ce jour.

     

    Jean-Pierre BOULIC – poème extrait du recueil « Cette simple joie »

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