•  

     

    Chaque jour tu rattrapais la lune

    qui fuyait

     

    Chaque jour tu approchais de mon silence

    pour y mêler le tien

     

    Je me voyais poser la main sur une ombre

    Moi-même j’étais une ombre

    sans paupières

     

    Nous étions notre propre désert

    pierre au vif des sables

    et source dans l’amour du monde

     

    Nous étions l’oiseau blanc

    qui porte le nuage entre ses ailes

    Nous étions le vol et l’oiseau

    fendant le ciel du regard

    quand s’abolit la distance

    et que renaît le feu

     

    Soleil à son lever

    chaque jour tu rattrapais la lune

    qui fuyait

     

    Nous étions la lune et le soleil

    et la couleur qui soutient le ciel

    et son commencement

     

    Nous étions lumière et ténèbres

    Nous étions la roue

    qui assemble le jour et la nuit

     

    Nous étions l’homme la femme

    et l’enfant que je voyais en toi

     

    Chaque jour tu approchais de mon silence

    pour y mêler le tien

     

    Nous étions la totalité

    des voyelles et des consonnes

    que scellaient nos bouches de chair

     

    Nous étions le feu vif et la cendre

    et nos propres décombres

     

    Nous étions tout ce qui n’eut pas lieu

    et qui dure

     

     

    Amina Saïd « soleil à son lever », La douleur des seuils

     

    Soleil à son lever de Amina Saïd

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    Tu parles de ton âge, de tes fils de soie blanche.

    Regarde tes mains pétales de laurier-rose, ton cou le

    seul pli de la grâce.

    J’aime les cendres sur tes cils tes paupières, et tes yeux

    d’or mat et tes yeux

    Soleil sur la rosée d’or vert, sur le gazon du matin

    Tes yeux en Novembre comme la mer d’aurore autour

    du Castel de Gorée.

    Que de forces en leurs fonds, fortunes des caravelles,

    jetées au dieu d’ébène !

     

    J’aime tes jeunes rides, ces ombres que colore d’un

    vieux rose

    Ton sourire de Septembre, ces fleurs commissures de

    tes yeux de ta bouche.

    Tes yeux et ton sourire, les baumes de tes mains le

    velours la fourrure de ton corps

    Qu’ils me charment longtemps au jardin de l’Eden

    Femme ambiguë, toute fureur toute douceur.

     

    Mais au coeur de la saison froide

    Quand les courbes de ton visage plus pures se

    présenteront

    Tes joues plus creuses, ton regard plus distant, ma

    Dame

    Quand de sillons seront striés, comme les champs

    l’hiver, ta peau ton cou ton corps sous les fatigues

    Tes mains minces diaphane, j’atteindrai le trésor de

    ma quête rythmique

    Et le soleil derrière la longue nuit d’angoisse

    La cascade et la même mélopée, les murmures des

    sources de ton âme.

     

    Viens, la nuit coule sur les terrasses blanches, et tu

    viendras

    La lune caresse la mer de sa lumière de cendres

    transparentes.

    Au loin, reposent des étoiles sur les abîmes de la nuit

    marine

    L’Île s’allonge comme une voie lactée.

    Mais écoute, entends-tu? les chapelets d’aboiements

    qui montent du cap Manuel

    Et monte du restaurant du wharf et de l’anse

    Quelle musique inouïe, suave comme un rêve

     

    Chère !….

     

                    Léopold Sédar SENGHOR  : "Lettres d'hivernage"

     

    Tu parles de Léopold Sédar SENGHOR

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  • Premier sourire du printemps de Théophile Gautier

     

    Tandis qu'à leurs oeuvres perverses

    Les hommes courent haletants,

    Mars qui rit, malgré les averses,

    Prépare en secret le printemps.

    Pour les petites pâquerettes,

    Sournoisement lorsque tout dort,

    Il repasse des collerettes

    Et cisèle des boutons d'or.

    Dans le verger et dans la vigne,

    Il s'en va, furtif perruquier,

    Avec une houppe de cygne,

    Poudrer à frimas l'amandier.

    La nature au lit se repose ;

    Lui descend au jardin désert,

    Et lace les boutons de rose

    Dans leur corset de velours vert.

    Tout en composant des solfèges,

    Qu'aux merles il siffle à mi-voix,

    Il sème aux prés les perce-neiges

    Et les violettes aux bois.

    Sur le cresson de la fontaine

    Où le cerf boit, l'oreille au guet,

    De sa main cachée il égrène

    Les grelots d'argent du muguet.

    Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,

    Il met la fraise au teint vermeil,

    Et te tresse un chapeau de feuilles

    Pour te garantir du soleil.

    Puis, lorsque sa besogne est faite,

    Et que son règne va finir,

    Au seuil d'avril tournant la tête,

    Il dit : " Printemps, tu peux venir ! "

     

                                                    Théophile Gautier (Emaux et Camées)

     

    Premier sourire du printemps de Théophile Gautier

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  • Contre-attaque -  Wladyslaw Szlengel 

     

    Dégoutés de tout, silencieux  ils entraient dans les wagons

    Lançaient des regards soumis aux Saulys.

    - Du bétail !

    Les beaux officiers se félicitaient de ne pas devoir

    s’énerver,

    Les hordes suivaient une marche hébétée.

    Les cravaches claquaient

    Pour la parade : Dans les gueules !

    Sur la place, la foule silencieuse trébuchait.

    Avant de fondre en pleurs dans le wagon,

    Elle versait son sang et ses larmes sur le sable.

    Et machinalement, les « maîtres » jetaient sur les cadavres :

    Leurs paquets de clopes -  Warum sind Juno rund .

    Jusqu’au jour où, sur la ville endormie par la Stimmung,

    Ils sont tombés à leur tour comme des hyènes dans la

    brume matinale,

    Car le bétail s’est réveillé en montrant ses crocs.

    Le premier coup de feu a éclaté la rue Gentille.

    Un gendarme se tord sous un porche.

    un instant il reste debout éberlué,

    Tenant son épaule fracassée :

    Il dit : « Je saigne pour de bon ! »

    Les brownings retentissent

    Rue Basse, rue Sauvage, rue du Paon.

    Dans l’escalier où une vieille mère a été traînée

    par les cheveux,

    Gît le cadavre du SS Handtke.

    Bizarrement enflé,

    Comme s’il n’avait pas digéré sa mort, comme étouffé

    par la révolte,

    Il a craché du sang

    sur son paquet – Juno sind rund , rund, rund,

    Et mordu la poussière avec ses galons dorés.

    La roue tourne.

    Gisant en uniforme bleu clair sur un escalier souillé

    Un gendarme Rue du Paon, sale rue juive, ignore,

    que chez Schultz et Többens,

    Les balles sifflent et dansent joyeusement.

    La viande se révolte, la viande se révolte ! La viande

    se révolte !

    La viande crache des grenades par les fenêtres,

    la viande vomit des flammes écarlates et s’accroche à des

    carcasses de vie.

    Hé ! Quelle joie de tirer dans le blanc des yeux !

    Ici, c’est le front, les chéris !

    Hier trinkt man kein Bier mehr,

    Hier hat man keinen Mut mehr,

    Blut, Blut, Blut.

    Enlevez vos gants de peau fine et claire,

    Déposez vos cravaches, enfilez vos casques.

    Et demain, publiez ce communiqué :

    « Ils nous ont battus chez Többens.  »

    C’est la révolte de la viande, la révolte de la viande, le

    chant de la viande !

    Entends-tu, Dieu des Allemands, les Juifs qui prient dans

    leurs maisons de « sauvages ».

    Des triques et des gourdins à la main,

    Donne-nous, Dieu, une lutte sanglante,

    Nous t’implorons : accorde-nous une mort violente,

    Que  nos yeux avant le trépas, ne voient pas défiler

    de rails.

    Donne, Seigneur, de la précision à nos doigts,

    Que le bleu de leur uniforme rougisse de sang.

    Offre-nous ce spectacle avant que nos gorges

    Ne crachent un dernier soupir.

    Leurs saintes cravaches tremblent

    D’une peur humaine, comme la nôtre.

    Comme des fleurs ensanglantées,

    Rue Basse et rue Gentille, à Muranow,

    Le feu pourpre de nos canons éclot.

    C’est notre printemps ! La contre-attaque !

    L’ivresse du combat nos monte à la tête 

    Voilà nos forêts de partisans : au coin de la rue Gentille

    Et de la rue d’Ostrow.

    Nos numéros « d’immeuble » tremblent sur nos

    poitrines.

    Ce sont les médailles de la guerre juive.

    Un cri en toutes lettres s’illumine de rouge.

    Le mot « révolte » frappe comme un bélier,

    Et dans la rue, le sang colle à un paquet piétiné :  Juno

    sind rund ! 

     

    Contre-attaque -  Wladyslaw Szlengel

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  • La petite gare de Treblinka -  Wladyslaw Szlengel

     

    Sur la ligne Tluszcz -Varsovie

    qui part de Warschau-Ost,

    prendre le chemin de fer

    et c’est tout droit….

     

    Le voyage dure parfois

    cinq heures trois quarts,

    ou bien  il dure parfois 

    une vie entière, jusqu’à la mort…

     

    La  gare est minuscule,

    avec trois sapins,             

    un simple écriteau :

    ici gare de Treblinka.

     

    Il n’y a ni guichet,

    ni de porteur de bagages

    ni même pour un million

    de billet de retour…

     

    A la gare personne n’attend,

    n’agite son mouchoir,

    seul  accueil : le silence en suspens

    et un vide profond.

     

    Se tait le signal d’arrêt

    se taisent les trois sapins,

    se tait l’écriteau noir,

    … gare de Treblinka.

     

    Seul pendouille depuis longtemps

    (sûrement une réclame)

    un vieil écriteau délabré :

    « Cuisinez au gaz. »

     

    La petite gare de Treblinka -  Wladyslaw Szlengel

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