•  

    Un jeune clerc était venu étudier à Orléans, ville réputée pour la qualité de ses écoles. Il suivait assidûment les cours de ses maîtres, mais à ses moments de loisir il aimait parcourir les rues animées de la cité et flâner devant les boutiques C'est ainsi qu'il s'amouracha d'une marchande et qu'il réussit même à lui plaire.  Beau garçon, habile en paroles, il venait fréquemment courtiser sa belle et il espérait bien parvenir à ses fins. Mais ses visites répétées donnèrent des soupçons au mari qui, pour savoir ce qu'il avait à craindre, chargea une petite nièce, qu'il élevait chez lui, de surveiller les deux amants et de lui rapporter leurs propos.  La jeune personne fut assez prudente pour qu'on ne se défiât pas d'elle. 

    Un jour que le clerc pressait la dame de lui donner un rendez-vous, celle-ci répondit : 

    - Je ne le puis maintenant, mais soyez patient. Mon mari doit bientôt partir en voyage pour ses affaires, nous aurons alors tout loisir de nous voir d'autant plus sûrement que je vous ferai entrere, sans que vous soyez aperçu, en ouvrant la porte du jardin 

    Il se trouva que la petite nièce qui était aux aguets entendit la conversation. 

    Elle alla aussitôt la rapporter à son oncle et celui-ci, dès le jour même, annonça à sa femme qu'il tenait à se rendre à une foire importante et qu'il comptait partir le lendemain, au lever du jour 

    Il partit en effet ; mais, sur le soir, il rentra dans la ville et, à la faveur des ténèbres, il vient se porter comme en sentinelle à la porte du jardin, ne doutant pas que le clerc eût été avisé de s'y rendre. Sa prévision était bonne ; à l'heure convenue, la dame alla ouvrir, elle trouva l'époux qu'elle prit d'abord pour son ami. Elle l'embrassa et le conduisit à sa chambre. L'autre, qui craignant d'être reconnu, la suivit en silence. 

    Mais vous tromperiez vingt Argus aux yeux puissants plutôt qu'une femme. Elle s'étonna que son jeune ami ne lui dise rien et, en regardant de plus près, elle reconnut son époux. Mais, gardant toute sa présence d'esprit, elle s'adressa à son mari comme si elle eût parlé à son ami: 

    - Que je  vous sais gré d'avoir répondu si promptement à mon appel, doux sire ! Cependant je ne puis encore jouir du plaisir d'être dans vos bras avant que tout le monde ici ne soit retiré ! Mais suivez-moi, je vais, en attendant, vous cacher quelque part et dès que je serai sûre d'être seule, je viendrai aussitôt vous retrouver. 

    La femme, adroite et rusée, le conduisit dans une salle basse où elle l'enferma à double tour. L'âne pense une chose mais souvent l'ânier qui le conduit en pense une autre. C'est ce que comprit notre jaloux; il comptait attraper sa femme au piège et ce fut lui qui y fut pris. 

    La femme, libérée de tout souci, retourna à la porte du jardin où le jeune clerc, impatient, l'attendait et , à vous dire vrai, il fut mieux accueilli que l'époux. Les deux amants, affamés de se voir, se livrèrent tendrement aux plaisirs de l'amour.  Quelque temps plus tard, la dame qui avait repris une tenue décente, descendit pour parler aux gens de la maison. 

    - Vous avez souvent vu, leur dit-elle, venir céans un certain clerc ; voilà je ne sais combien de jours que ce drôle m'importune en prétendant m'aimer. Jusqu'à présent, quelque moyen que j'aie employé, il ne m'a pas été possible de m'en débarrasser Enfin, excédée de ses avances, j'ai feint d'y céder afin de le punir et lui ai donné, pour ce moment où mon mari est au loin, un prétendu rendez-vous Il est actuellement  renfermé sous clef dans la salle basse : Je vous le livre afin de le corriger et qu'il perde à jamais l'envie de venir déshonorer d'honnêtes femmes. Si vous le faites bien, je vous promets, moi en retour, de vous régaler de bon vin. 

    A ces mots, tout ce qui était dans la maison, valets, servantes, la nièce même et ses deux frères qui se trouvaient là, se levèrent aussitôt, s'armèrent de fouets et de bâtons, coururent vers la salle dont ils ouvrirent le verrou. Ils saisirent le jaloux, lui enroulèrent son chaperon autour du cup pour l'empêcher de crier et frappèrent sur lui à grands coups. Le malheureux fut ainsi jeté hors de sa maison et balancé sur un fumier. 

    Pour prix de cette magistrale correction, la dame, lorsqu'ils rentrèrent, les régala de vin blanc d'Orléans et, de son côté, elle se retira avec son ami pour de bien agréables moments. 

    Quant à l'époux en piteux état, il fut découvert au petit matin et reconduit chez lui Sa femme, accourant tout effrayée, lui demanda ce qui lui était arrivé. Il répondit qu'il avait été attaqué sur la route par des brigands et laissé presque pour mort. Elle lui fit préparer un bon bain chaud et, au bout de quelques jours, sans être tout à fait guéri, il se sentit mieux Surtout, en dépit de ses douleurs, il se félicitait d'avoir pu au moins, quoique à ses dépens, se convaincre de la vertu de sa femme et il conserva pour elle, toute sa vie, autant d'estime que d'amour. 

     

    Jean Defrasne 

    extrait de "On en riait au Moyen-Âge

    Contes et fabliaux"

     

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  • J'étais un ami fidèle du pauvre poète Rutebeuf et ce n'est sûrement pas en pensant à moi qu'il écrivit ces beaux vers : 

    Que sont mes amis devenus

    Que j'avais de si près tenus...

    Ce sont amis que vent emporte

    Le vent soufflait devant ma porte

    Les emporta. 

     

    Et un jour que nous errions en ville, partageant notre misère, il me conta la fable que voici 

     

    Un curé qu'il avait bien connu était un homme heureux. Les villageois l'aiment bien et ils se pressaient aux offices Sa demeure était vaste et plaisante, donnant sur un beau jardin, ses coffres remplis de linges frais, son grenier avec des blés en suffisance. Il vivait d'ailleurs modestement, satisfait de la générosité de ses paroissiens, épargnant sou par sou, ce qui lui assurait une bourse bien garnie. 

    Il menait donc une existence agréable entre l'église et la cure et surtout il avait plaisir à partager sa solitude avec un âne pour lequel il avait aménagé une étable et un dépôt de foin. 

    C'était un âne du Poitou, une jolie bête docile, volontaire, dure à l'ouvrage, portant son maître allègrement ou tirant la charrette sans broncher par tous les temps. On sait l'affection que l'on attache à un animal fidèle et de bonne compagnie. 

    Or, un jour, l'âne usé par les ans, mourut Le prêtre le trouva, au matin, allongé sans vie et il en conçut une grande peine. Il ne voulait pas le faire emporter par le boucher ou l'abandonner en forêt à la merci des bêtes sauvages. Après avoir mûrement réfléchi, il décida d'enterrer  son âne bien-aimé dans le cimetière du village aux côtés de ses paroissiens. 

    "En somme, se dit-il, mon âne a autant mérité qu'une autre créature du bon Dieu d'être inhumé en terre consacrée."

    Lorsqu'il apprit la chose, l'évêque cria au scandale. Ce prélat était tout différent du curé. Il habitait un palais somptueux au cœur de la cité avec de grandes salles ornées de tapisseries  où il donnait de brillantes réceptions. Très jaloux de son rang, généreux aussi à ses heures, il dépensait sans compter. Il aimait le luxe, les grands repas, les riches processions et l'argent lui filait entre les doigts. 

    Il était fier de son opulent diocèse et il ne pouvait se défendre d'un certain mépris pour ces curés de campagne besogneux, avares, ânonnant leur latin dans une chapelle décrépie. Rien ne lui était plus agréable que de les prendre en défaut, de les sermonner, de les punir car il se voulait redoutable et redouté. 

    Aussi quand il apprit que le malheureux curé avait enterré un âne dans le cimetière du village, il le convoqua, sans tarder, au palais, bien décidé à lui infliger plus qu'une correction fraternelle, une sanction et une amende exemplaires. 

    Le prêtre, penaud, se rendit donc à l'évêché. Et le voici qui subit la fureur du prélat : 

    - Mauvais serviteur du Seigneur, méchant homme, suppôt de Satan, ne sais-tu pas que seule une âme chrétienne peut reposer en un lieu consacré ? As-tu pensé à tes  paroissiens qui ont vu avec horreur l'enclos saint profané ? As-tu songé à ton âme, désormais maudite à jamais ? 

    Le curé baissa la tête, puis il se hasarda à répondre d'une voix mal assurée : 

    - Monseigneur, je suis bien fâché de comparaître ainsi devant vous et de causer votre courroux. Je ne suis qu'un pauvre prêtre ignorant et je ne saurais m'expliquer dans l'instant. De grâce, je vous prie de m'accorder quelques jours pour préparer ma défense. 

    L'évêque fut tenté de refuser :  

    - Ce curé ne joue-t-il pas au plus malin en retardant l'heure de sa punition ? 

    Mais, admettant que tout accusé a droit de prendre conseil avant de venir au tribunal, il concéda : 

    - Soit, reviens demain, mais sans faute, sinon….

    Le prêtre regagna sa demeure, triste de ne plus voir son âne, embarrassé aussi pour s'être fourré dans une mauvaise affaire. Il passa la nuit à réfléchir et, au matin, il eut une idée : 

    "C'est risqué, se dit-il, mais le coup vaut d'être tenté, même si j'y perds un peu de mon bien. " 

    Il se rendit donc au palais épiscopal, bien décidé à sortir le grand jeu. 

    - Alors, dit le prélat, je t'écoute.

    - J'ai commis un grave péché. Monseigneur, je le reconnais volontiers. Aussi je vous demande de me recevoir en confession. Après avoir avoué mes fautes, j'aurai l'âme soulagée. 

    L'évêque soupçonnait bien qu'il y avait quelque manœuvre là-dessous, mais il ne pouvait refuser la confession à un pénitent qui en exprimait le vœu. Il se retira donc dans une petite pièce, accompagné du curé, à l'abri des oreilles indiscrètes. 

    - Je me soumettrai à votre jugement, dit le prêtre, et très humblement j'implore votre indulgence. Certes, j'ai enterré mon âne en cimetière chrétien et cela n'est pas ordinaire. Mais cet âne n'était pas comme les autres. C'était un modèle de vertu, tenace, courageux, obéissant, toujours prêt à assurer les services que je lui demandais. 

    En échange, comme à tout bon valet, je lui versais un salaire. et, comme il ne faisait aucune dépense, en vingt ans il a amassé une somme rondelette. Il y a peu de temps, quand il  a senti venir sa dernière heure, il m'a demandé de vous transmettre tout son avoir, à la condition d'être enseveli en terre chrétienne, car il pensait au salut de son âme. 

    Je vous ai donc apporté cette bourse pleine d'argent qui, par testament, vous revient de plein droit. 

    Et le curé tira des plis de sa cape un petit sac de cuir, noué par un lacet, qui contenait bon nombre de pièces d'argent. 

    L'évêque, prit la bourse, la soupesa, ,puis, récitant les prières, il donna l'absolution. 

    - Grande est la miséricorde de Dieu qui pardonne au pauvre pécheur. Va en paix, mon fils, le Seigneur soit avec toi. 

    Le sacrifice consenti par le curé lui avait permis de regagner sa paroisse, sans autre dommage. Et, souriant de cette heureuse issue, mon ami Rutebeuf ajoutait : 

    - Quiconque a un peu d'argent et de malice se sort toujours d'un mauvais pas. 

     

    Jean Defrasne 

    extrait de "On en riait au Moyen-Âge

    Contes et fabliaux"

     

    Le testament de l'âne

     

     

     

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  •  

    Ma grand-mère avait une ennemie qui s’appelait Mme Wilcox. Après leur mariage respectif, elles s’étaient installées dans des maisons voisines sur la rue principale, tranquille et bordée d’ormes, d’une petite ville où elles allaient passer leur vie. Je ne sais pas ce qui déclencha les hostilités, car elles existaient depuis longtemps lorsque j’arrivai dans le décor 30 ans plus tard. Je crois cependant qu’à mon arrivée dans leur vie, ni ma grand-mère ni Mme Wilcox ne s’en rappelaient elles-mêmes.
    Ne vous méprenez pas. Je ne parle pas d’échanges verbaux polis. Il s’agissait d’une guerre entre deux dames, donc d’une guerre totale. Rien en ville n’échappa aux contrecoups de leurs opérations. Notre église vieille de 300 ans avait survécu à la guerre de l’Indépendance, à la guerre de Sécession et à la guerre contre l’Espagne, mais elle s’écroula presque lorsque grand-maman et Mme Wilcox menèrent la Bataille de l’association de bienfaisance. Grand-maman remporta ce combat, mais elle ne put savourer véritablement sa victoire. En effet, Mme Wilcox démissionna de l’association parce qu’elle n’avait pas été élue présidente. Or, quel plaisir y a-t-il à diriger une association quand on ne peut pas humilier son ennemie mortelle ?
    Mme Wilcox, elle, gagna la Bataille de la bibliothèque municipale : elle réussit à procurer le poste de bibliothécaire à sa nièce Gertrude plutôt qu’à ma tante Phyllis. Le jour où Gertrude commença son nouvel emploi, ma grand-mère cessa de lire des livres de bibliothèque – devenus, du jour au lendemain, « des choses infestées de microbes » – et se mit à acheter ses propres livres. La Bataille de l’école secondaire se solda par un match nul. Le directeur se trouva un meilleur poste et quitta l’école. Il ne put donc ni se faire évincer par Mme Wilcox, ni se faire nommer titulaire à vie par grand-maman.
    En plus de ces grandes batailles, une guérilla faisait rage. Dans notre enfance, lorsque nous rendions visite à grand-maman, l’un de nos jeux préférés consistait à faire des grimaces aux petits-enfants impossibles de Mme Wilcox (presque aussi impossibles que nous l’étions, je m’en rends compte aujourd’hui) et à voler des grappes de raisins sur sa clôture qui séparait les jardins. Nous poursuivions aussi les poules de Mme Wilcox, et nous déposions des pétards (obtenus lors de la fête nationale) sur les rails de tramway juste en face de chez elle dans l’espoir que l’explosion provoquée par le passage du tramway – une chose bien négligeable en fait – lui fît peur.
    Une autre fois, nous mîmes un serpent dans la citerne de Mme Wilcox. Grand-maman avait fait mine de protester, mais nous avions senti l’accord tacite qu’elle avait exprimé et qui tranchait beaucoup avec les interdictions très claires de ma mère. Nous continuâmes donc joyeusement notre carrière de gamins mal élevés. Si ces gamins avaient été les miens… mais ça, c’est une autre histoire.
    Ne croyez toutefois pas que les belligérants étaient tous du même côté. N’oubliez pas que Mme Wilcox avait elle aussi des petits-enfants, plus nombreux, plus durs et plus rusés que ceux de grand-maman. Ma grand-mère ne s’en tira donc pas indemne. Un jour, elle eut des mouffettes dans sa cave. Une autre fois, à l’Halloween, tous les objets non fixés qu’elle avait laissés dans sa cour, tels les meubles de jardin, s’étaient miraculeusement retrouvés sur le faîte de la grange, d’où des hommes costauds embauchés à prix fort avaient dû les redescendre.
    Il ne se passa pas un jour de lessive venteux où la corde à linge ne cassa pas mystérieusement, laissant traîner dans la poussière les draps qu’il fallait laver de nouveau. Certains de ces événements étaient peut-être le seul fruit du hasard, mais les petits-enfants de Mme Wilcox en furent chaque fois blâmés. Je ne sais pas comment grand-maman aurait supporté tous ses problèmes si elle n’avait pas eu la page familiale du quotidien auquel elle était abonnée.
    Cette page familiale était une merveilleuse institution. En plus de donner les habituels conseils de cuisine, elle comportait une section pour la correspondance entre lecteurs. Ainsi, les gens qui avaient un problème ou quelque colère à évacuer pouvaient écrire une lettre au journal et la signer d’un pseudonyme comme Arbutus. C’était le nom de plume de grand-maman. Puis, les lectrices qui avaient vécu le même problème écrivaient à leur tour au journal pour proposer des solutions et laissaient en guise de signature des noms comme « Celle qui sait », « Xanthippe » et quoi encore. Très souvent, une fois le problème résolu, ces femmes continuaient de s’écrire pendant des années par l’entremise de la page familiale, se racontant toutes sortes de choses sur leurs enfants, la mise en conserve ou la nouve lle décoration de leur salle à dîner.
    C’est ce qui arriva à grand-maman. Elle et une dame qui signait La Mouette correspondirent de cette façon pendant un quart de siècle. Ma grand-mère lui révéla même des choses dont elle ne soufflait mot à personne – comme la fois où elle espérait avoir un autre bébé et que ce ne fut pas le cas, et la fois où mon oncle Steve contracta vous-savez-quoi dans les cheveux à l’école, mais dont ma grand-mère, humiliée, se débarrassa avant que quiconque ne s’en aperçoive. La Mouette était la véritable amie intime de grand-maman.
    Lorsque j’avais 16 ans, Mme Wilcox mourut. Dans une petite ville, quelle que soit la haine qu’on porte à son voisin d’à côté, la simple décence oblige à aller voir la famille de la défunte pour offrir de l’aide.
    Ma grand-mère, qui avait pris la peine de mettre son plus beau tablier de percale pour montrer qu’elle désirait vraiment se rendre utile, traversa les deux pelouses jusqu’à la maison de Mme Wilcox, où les filles de celle-ci l’affectèrent au nettoyage de leur salon déjà impeccable en prévision des funérailles. Et là, sur la table du salon dans lequel on allait rendre honneur à la défunte, se trouvait un énorme album. Il contenait, soigneusement collées en colonnes parallèles, les lettres que ma grand-mère avait écrites à La Mouette ainsi que celles que La Mouette lui avait écrites. La pire ennemie de ma grand-mère avait été, pendant toutes ces années, sa meilleure amie.
    Ce fut la seule fois où je vis ma grand-mère pleurer. À l’époque, je saisissais mal la cause de son chagrin, mais aujourd’hui je sais : elle pleurait toutes les années gaspillées qu’elle ne pourrait plus jamais rattraper. J’étais, à cet âge, impressionnée seulement par les larmes, et celles-ci restèrent gravées à jamais dans ma mémoire. Ce jour-là, je commençai à comprendre une chose en laquelle je crois de tout mon cœur aujourd’hui, à tel point que je veux cesser de vivre si j’en viens à ne plus y croire.
    Cette chose est la suivante:
    Certaines personnes semblent impossibles à côtoyer. On les croit méchantes, mesquines et sournoises. Cependant, si on prend la peine de reculer de quelques pas et de les regarder à nouveau sous un éclairage légèrement différent, il y a fort à parier qu’on puisse enfin voir qu’elles sont généreuses et chaleureuses et aimables. Il n’en tient qu’à nous. Il n’en tient qu’à notre manière de les regarder.


    Louise Dickinson Rich
    Jack Canfield; Mark Victor Hansen
    Un 3e bol de Bouillon de Poulet pour l’Âme
    Montréal, Éditions Sciences et Culture, 1997

    Source

     

     

    L’histoire authentique d’Arbutus et de la Mouette

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  • Elle cherchait quelque chose dans le recoin de la cour, parmi les affaires, en fouillant entre les arbustes, quand soudain elle sentit à la main droite un coup sec et brûlant. "J'ai été mordue !" s'exclama-t-elle effrayée en rentrant vite dans la maison, une expression de terreur sur le visage. 

    Elle prit un bâton et ressortit aussitôt dans la cour. Je la vis arpenter le périmètre pas à pas, et tracer sur le sol un cercle dont je compris qu'il avait des attributs magiques. "De cette manière, elle ne s'échappera pas si c'est une vipère", se dit-elle tout haut à elle-même. 

    Pourtant dona Candelaria Rosado s'y connaissait bien en vipères. Elle tenait ce savoir de sa mère, une guérisseuse de Tzucacab, aujourd'hui défunte. Mais c'était sa soeur, dona Elena Rosado, qui avait appris le mieux le métier : sa mort fut fort déplorée en son temps, parce qu'elle était la seule de la région à savoir guérir une morsure mortelle. 

    Quelle étrange relation y a-t-il entre les hommes et les vipères ? Maman m'a raconté un jour que les serpents, de quelque espèce qu'ils soient, restent complètement affaiblis, abattus, immobilisés quand les approche une femme enceinte. Comme dans l'iconographie mariale, la vipère apparaît soumise aux pieds de la parturiente. 

    Le villageois voit dans ces créatures redoutables un élément magique : si elles enlèvent la vie, elles peuvent aussi la prolonger. 

    Dans le café de Peto où il servait les repas, mon père vit un jour  avec étonnement des nouveaux-venus habitant la forêt décapiter un serpent à sonnettes. L'un d'eux recueillit dans de petits verres le sang qui jaillissait et le servit à ses commensaux qui ressemblaient aux membres  d'une secte. 

    Tous burent le sang du reptile : "On dit que cela prolonge la vie", m'expliqua mon père. Bien des années plus tard j'ai su que l'on croyait aussi que cela stimulait l'ardeur sexuelle. Et ces derniers mois, j'ai appris que certains hommes prennent des gélules de crotale pour améliorer et prolonger leurs érections. 

    Don José Diaz Bolio a postulé la vertu "mathématique" du serpent à sonnettes ; le simple campagnard a aussi soupçonné son pouvoir musical, comme le montre la croyance répandue selon laquelle une guitare sourde acquiert une résonance incomparable si l'on dépose dans sa caisse une queue de crotale. 

    Papa a survécu à deux morsures de vipères La plus grave fut celle d'une vipère fer-de-lance (la nauyaca ou "quatre nez"). Dans le chicle, comme on disait alors, les hommes vivaient dans des campements.  Leur travail consistait à entailler les sapotilliers, en faisant des rigoles pour que la sève précieuse s'écoule dans les récipients. Mais auparavant, le journalier devait élaguer les rameaux épais de l'arbre qu'il escaladait à la force du poignet pour atteindre la branche la plus haute. 

    "Quand je suis arrivé à la cime, et que j'ai tendu le bras pour m'accrocher, j'ai vu la vipère enroulée sur le tronc, mais je n'ai rien pu faire pour éviter l'attaque. A peine l'avais-je vue qu'u même instant j'ai senti à la main la morsure de feu", me raconta-t-il. 

    Il tomba de l'arbre et fut immédiatement secouru par ses amis. Ils lui firent avaler, l'un après l'autre, tous les comprimés d'une plaquette de Mejoralito (pilule bien connue, petite soeur du Mejoral) et lavèrent à l'eau la blessure qui se violaçait rapidement. 

    Il n'y avait pas dans la jungle de remède pour cette morsure. Il fallait vite l'emmener et le conduire à la localité la plus proche, qui était à plusieurs heures de distance. Des gouttes de sang perlaient sur sa peau quand ils l'installèrent à plat ventre sur un cheval et galopèrent hors de la forêt en direction du chef-lieu, Peto, où un sérum antivenimeux approprié el sauva. 

    Les vipères comptent parmi les périls les plus redoutables auxquels est confronté le paysan qui défriche et désherbe sa milpa à l'aide d'une petite fourche avec laquelle il remue les broussailles et cherche les tiges qu'il coupera d'un coup. Pour se protéger, certains aïeuls qui connaissent bien ce danger ont l'habitude de travailler en mâchant un tabac sylvestre local (k'uuts), et ils s'enduisent les pieds et les chevilles avec la salive que produit la mastication, pour que l'odeur fasse fuir les reptiles venimeux. Quelque chose de cette croyance survit chez le paysan quand il dit que fumer a cet effet sur les vipères.

    Avoir un chat, des canards ou des oies à la maison ne combat pas seulement les souris : cela garde aussi les serpents à distance. Quand j'étais petit, j'ai vu la lutte d'un vipère et d'un chat. Le serpent était enroulé autour du cou du chat. Le félin l'avait attrapé à la tête et le mordait fermement, une scène inoubliable qui se produisit sur le muret de ma première maison. Bien sûr le chat l'emporta, mais je ne sais ce qui s'est passé ensuite entre lui et le serpent : les adultes m'ont obligé à quitter la scène. 

    Cela n'est rien en comparaison du cas de Dzulo, un modeste paysan qu i vit encore à Mérida. Né à Tiholop, il a rencontré souvent des serpents à sonnettes et a survécu à quatre morsures mortelles. 

    Des herboristes expérimentés l'ont soigné avec beaucoup de difficulté, et il a fui sa terre natale après la quatrième morsure. Un jmeen l'avait averti : "La vipère te connaît maintenant, elle t'a flairé, elle te cherche pour achever son oeuvre. Mieux vaut t'en aller d'ici si tu veux vivre."

    Et il commença son exode, qu'il n'a pas encore achevé. 

     

                                                                      José Natividad Ic Xec

                                                          La Femme sans tête - et autres histoires mayas (extrait) 

     

        

    Le mystère des vipères

     Dans La Femme sans tête - et autres histoires mayas, l'auteur José Natividad Ic Xec  retranscrit 27 contes et récits traditionnels mayas recueillis  auprès de sa famille et des anciens de son village. 

    Dépaysement garanti 

     

     

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  • Le Pierre qui n'avait jamais vu de cosse, s'en alla une fois à la foire de l'Isle. En passant sur la place, il vit un homme qui en offrait une à vendre. 

    - "Qu'est-ce que c'est que cette grosse boule ? qu'il demanda au marchant. 

    - C'est un œuf de cheval, l'ami ! 

    - Combien vous le faites pour le vendre ? 

    - Cent sous et puis des épingles pour mon petit qui l'a apporté. 

    - Eh bien, il est vendu. 

    - Seulement, je veux bien vous dire, que fait le marchand, vous le couverez huit jours de suite, vous-même, sans vous laissez déranger par quoi que ce soit, sans dire un mot à personne et puis en retenant votre souffle le plus que vous pourrez, autrement, vous perdrez votre temps." 

     

    Pierre s'en revint tout joyeux à la maison. Le lendemain, tout au matin sans rien dire à sa femme, avec sa cosse dans un panier, deux miches de paix de sept livres et puis un tonnelet de bon vin, il partit aussitôt pour couver sa cosse 

    A L'Isle, on ne savait pas ce qu'il était devenu, on l'avait recherché dans tous les villages voisins sans le retrouver, sa femme parlait déjà de se remarier. 

    On ne pensait bientôt plus à lui quand des petits bergers qui se promenaient, le trouvèrent un jour, accroupi sur sa cosse, derrière un buisson. 

    Ils eurent beau le récrier, Pierre demeurait sans réponse comme le marchand liu avait recommandé. 

    Quand sa femme apprit par les bergers où il était et ce qu'il faisait, elle partit le retrouver. 

    Pierre, assis sur sa cosse, ne bougea pas plus qu'un tronc et ne répondit pas plus qu'une statue. 

     

    - "Il est ensorcelé, qu'elle se dit, je m'en vais trouver le curé pour le désensorceler."

     

    Le curé arriva le lendemain avec un gros bidon d'eau bénie, suivi d'une bande de gosses attirés par la curiosité. 

    Mais le curé eut beau lui parler en latin, en français, en patois, l'asperger d'eau bénite, Pierre ne prononça aucun mot et ne fit aucun mouvement. 

    A la fin pourtant, à force d'entendre les arguments de  sa femme et alors que le curé le menaçait du Bon Dieu, du diable, de l'enfer et du purgatoire, il se leva tout rouge de colère pour chasser ces mauvais sujets qui étaient venus le déranger dans sa couvaison. 

     

    Au même moment, voilà que la cossse dévale la côte à une vitesse de cent pas à la seconde, en sautant les haies et les buissons et en faisant détaler un lièvre qui se sauva comme s'il avait le feu au cul 

    Pierre prend le lièvre pour un poulain, se tire la barbe, tape du pied de colère, fait des grimaces affreuses au curé et à sa femme qui n'a que le temps de se sauver bien vite. 

     

    - Sacrés deux imbéciles, qu'il hurlait, dire que mon œuf était couvé et à cause de vous, mes cinq francs sont foutus et mon poulain évadé dieu sait où maintenant ! 

                                                                                            Pierre Mathiot 

     

    L'oeuf de cheval de Pierre Mathiot

     

     

     

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