• Ce gros village du Haut-Doubs - j'en tairai le nom, vous comprendrez pourquoi par la suite - était fort prospère à la fin de XIXè siècle. Il possédait un vaste domaine forestier qui procurait de confortables revenus aux finances locales. Grâce à ce pactole inépuisable, les édiles avaient doté leur commune des équipements les plus modernes et fastueux de la région. 

    Ils avaient fait construire une vaste et superbe mairie de style néo-classique en vogue à l'époque. Leur église, aux allures de cathédrale, resplendissait avec sa toiture aux tuiles vernissées. Deux lavoirs ornés de colonnes doriques et de superbes fontaines flanquées de cygnes et de griffons en fonte trônaient sur les places. La voirie était soigneusement entretenue. On avait même aménagé des trottoirs au centre du village, ainsi qu'une vespasienne, comme dans les grandes villes. 

    Les habitants de la bourgade tiraient une telle fierté de ces réalisations qu'ils étaient jalousés par leur voisins. Ils se vantaient tant de leur richesse qu'on les surnommait les "glorniôs", ce qui signifiait, en patois de la région, à la fois les "glorieux" et les "niais". On racontait sur eux une histoire qui faisait la joie des veillées et était connue dans tout le Haut-Doubs. 

    Il arriva, dans les années 1880, qu'un village proche de celui des "glorniôs" fit construire un pont de pierre pour permettre à ses habitants de franchir le Doubs, la rivière qui coulait sur son territoire. Cet ouvrage d'art avait demandé beaucoup de sacrifices financiers aux gens du cru bien moins riches que leurs voisins Une fois achevé, le pont fut inauguré en grande pompe par le sous-préfet, le député et le sénateur de la circonscription. Ceux-ci félicitèrent chaudement la municipalité concernée pour son utile et superbe réalisation. Pendant plusieurs mois, toutes les populations d'alentour vinrent admirer le pont, ne cessèrent d'en louer la solidité et l'élégance. 

    Cette soudaine notoriété de leurs voisins finit par agacer les "glorniôs" qui n'apprécièrent guère qu'on pût leur faire de l'ombre. 

    - Pourquoi ne construirions-nous pas aussi un pont ?  s'interrogèrent-ils. Comme nous sommes riches, le nôtre serait, à coup sûr, plus beau que celui d'à côté ! 

    Cette réflexion semblait d'une bonne logique, seulement voilà, il n'y avait pas, sur toute l'étendue de leur commune, la moindre rivière, le plus petit ruisselet et point de route dangereuse à enjamber... Cette particularité géographique ne changea rien à leur projet. A l'unanimité, ils décidèrent qu'ils feraient construire mieux qu'un pont : un viaduc ! 

    L'ouvrage fut achevé deux ans plus tard. Il était majestueux, situé au centre d'une vaste prairie d'où on pouvait l'admirer de très loin. Pour mieux signaler aux visiteurs l'origine de la propriété du monument, le conseil municipal fit apposer bien en évidence sur celui-ci une plaque énonçant : "Ce grand et beau pont appartient aux gens d'iqui ! (d'ici)"

    Informé de la vanité de ses promoteurs et de l'inutilité de leur réalisation, le sous-préfet, sollicité de venir inaugurer le viaduc, refusa cette invitation. Dans sa réponse au maire, il déclara qu'il se rendrait dans sa commune quand lui et son conseil municipal auraient un peu plus d'esprit. 

    Lue à haute voix lors d'une réunion des édiles, la lettre du sous-préfet laissa ceux-ci perplexes. Les termes employés suscitèrent bien des questions. Chacun se demanda ce que le représentant de la République avait bien voulu dire ? 

    Le maire finit par trancher le débat. 

    - Il n'est pas normal qu'une commune aussi riche que la nôtre manque d'esprit ! Puisqu'il nous reste encore beaucoup d'argent, même après avoir payé le viaduc, eh bien, on y mettra le prix, mais de l'esprit, on va en acheter, de manière à en avoir plus que les autres ! 

    Cette péroraison fit l'objet d'un consensus général et fut longuement applaudie. On désigna aussitôt deux conseillers municipaux, le Joset et le Fonsse, afin qu'ils se rendent dès le lendemain à Morteau, la ville la plus proche, pour y acquérir le précieux bien qui manquait à la municipalité. 

    Dès l'aube suivante, les deux mandataires partirent en carriole afin d'effectuer l'achat prévu. Les poches de chacun d'eux étaient gonflées de plusieurs dizaines de beaux jaunets encore à l'effigie du défunt Napoléon III. 

    Ce jour-là, c'était jour de foire dans la petite cité horlogère. Il y avait beaucoup de monde dans les rues. Nos deux gaillards commencèrent à s'enquérir, à droite et à gauche, du lieu où ils pourraient trouver de l'esprit. Au début, certains crurent qu'ils plaisantaient. D'autres pensèrent qu'ils recherchaient de l'esprit de vin, c'est-à-dire de l'alcool. Mais à leur dégaine et à leurs têtes d'ahuris, on comprit vite qu'ils étaient des simplets. 

    Abusant de leur crédulité, les Mortuasiens commencèrent à les envoyer d'un point à l'autre de la ville, leur désignant telle mercerie vendant aussi du "fil à couper le beurre", telle menuiserie des "planches de salut", telle quincaillerie "la balance des comptes". En les voyant débarquer, les commerçants les renvoyaient chez un de leurs confrères et ainsi de suite. 

    Vers le soir, alors que, recrus de fatigue, les deux "glorniôs" désespérés de ne pas trouver ce qu'ils recherchaient s'apprêtaient à abandonner leur vaine prospection, un charcutier leur déclara qu'il fabriquait de l'esprit et pouvait leur en procurer à bon prix autant qu'ils en voudraient. 

    L'homme habitait une maison dont le toit s'ornait d'un magnifique "thuyé", l'une de ces vastes cheminées en bois qui sont les originalités de la région. 

    N'en croyant pas leurs oreilles, les deux bonshommes se firent répéter la nouvelle : 

    - C'est t'y ben vrai ?  Vous vendez de l'esprit ? 

    - Parbleu ! J'en fabrique tous les jours ! 

    - Quand même, si on avait su ça, on s'rait v'nus chez vous dès ce matin. A c't'heure, on s'rait moins éreintés. 

    - Quelle quantité en voulez-vous ? 

    - ça pèse combien ? 

    - Ma foi, vous savez, l'esprit, y en a du léger, y en a du lourd. Celui que je fabrique est plutôt lourd. 

    - Alors vendez-vous tout se qu'on pourra porter. 

    - Vous aurez de quoi payer ? 

    - Pour sûr ! 

    Et les deux "glorniôs" sortirent les pièces qui gonflaient leurs poches. 

    Le charcutier disparut dans son arrière-boutique d'où il ressortit quelques instants plus tard les bras chargés de longs chapelets de saucisses fumées. 

    - Voilà votre esprit ! dit-il en posant ses appétissants produits sur l'étal. 

    - C'est donc ça l'esprit ? questionna le Joset en arrondissant les yeux. 

    - Oui.

    - Mais alors... On en fabrique aussi dans notre village ! s'exclama le Fonsse 

    - Peut-être. Mais le vôtre, c'est pas du véritable esprit ! Le seul véritable, c'est la saucisse de Morteau ! On n'en fait pas ailleurs ! 

    Le soir même, chacun d'eux ployant sous le poids d'un odorant collier de vingt kilos de charcuterie qui leur pendait en travers du cou, les deux compères revinrent dans leur village. En présence de leurs pairs ravis de posséder désormais ce qui manquait au conseil municipal de la commune, ils entre posèrent leur précieux chargement dans la cave de la mairie dont on ferma, par précaution, la porte à double tour. 

    Le lendemain, de sa plus belle plume, le maire écrivit au sous-préfet pour lui annoncer qu'on avait remédié à une lacune. Les édiles du village ne manquaient désormais plus d'esprit. S'il voulait bien s'en rendre compte par lui-même, on lui en montrerait dans les quarante kilos ! 

    Le haut fonctionnaire répondit quelques jours plus tard qu'en sa qualité de représentant de la République, il ne pouvait envisager d'assister à une assemblée monarchiste présidée par le roi des andouilles et composée de dix princes de la saucisse ! 

     

                                                                         André Besson

                                                    Contes et légendes du pays comtois (extrait) 

     

    Une parenthèse en Franche-Comté (2), fabrication de la saucisse de Morteau

     

    Saucisses De Morteau Fumage Interieur Tuye | renommee


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  • Au début de l'ère chrétienne, Baume-les-Dames ne s'appelait pas encore ainsi car l'abbaye bénédictine qui lui donna le nom de Baume-les-Nonnes n'y fut fondée qu'au VIIIè siècles. 

    Un vieux château burgonde aux murailles ébréchées par les sièges et les ans dominait la vallée de Doubs. C'était la Tour de l'Aigle. On désignait ce sinistre castel de la sorte parce qu'il appartenait à un seigneur cruel qui parcourait les campagnes voisines sur un grand cheval noir, en faisant flotter sa longue cape semblable aux ailes déployées d'un rapace. Cet homme était très redouté de ses misérables serfs qu'il pressurait sans vergogne.  Ils tremblaient en le voyant traverser la plaine à la vitesse du vent ou surgir à l'improviste à l'orée d'un bois. A chaque carrefour, des pendus décharnés rappelaient à tous qu'il fallait, sans mot dire, respecter son autorité. 

    Aux alentours de l'an 600, un pèlerin nommé Eustaise, disciple du moine irlandais st Colomban, fondateur de l'abbaye de Luxeuil, vint apporter la parole du Dieu des chrétiens aux populations de la vallée du Doubs. Logeant tour à tour dans les huttes des paysans et des pêcheurs, il parvint à évangéliser en quelques années les populations d'un certain nombre de bourgades encore vouées au paganisme des temps celtiques. 

    Au pied de la Tour de l'Aigle se trouvait un minuscule village habité par de pauvres bougres qui travaillaient les terres du seigneur et vivaient dans le plus total dénuement L'un de ces paysans avait une fille prénommée Acombe. Elle était ravissante, avec une longue chevelure blonde annelée. Des yeux clairs un peu bleutés. Un teint de pétale. Un corps parfait semblant modelé par un sculpteur. 

    Dès l'arrivée de l'évangélisateur dans la région, la jeune fille adopta la foi nouvelle. Elle vint prier chaque jour dans une grotte de la falaise où les premiers chrétiens se réunissaient clandestinement. 

    Le seigneur de la Tour de l'Aigle ne s'était quant à lui pas laissé convertir par le pèlerin Eustaise. Il l'avait au contraire chassé de son château et banni de ses terres en le menaçant du gibet Il avait aussi promis le même sort à tous ceux qui, parmi ses serfs, se laisseraient séduire par le nouvelle croyance prêchant la non-violence et l'amour du prochain. 

    En dépit des avertissements proférés par le cruel châtelain, le disciple de saint Colomban, n'en avait pas moins poursuivi sa mission. A présent, de nombreux habitants du village sis au pied de la tour étaient devenus adeptes de la religion de Jésus-Christ. Ils récitaient et chantaient ensemble les prières et les psaumes que la jolie Acombe avait appris par cœur avant le départ du catéchiste.

    Un jour, le seigneur païen fut informé des réunions secrètes qui se tenaient dans la grottes. Il vient, avec ses gardes, arrêter les prosélytes de la nouvelle foi. Il les ramena enchaînés à la Tour de l'Aigle et, à titre d'exemple, déclara qu'ils seraient tous pendus. Bouleversée, Acombe quitta les rangs des condamnés et s'accusa d'être la seule responsable de la propagation de la religion interdite. Elle s'offrit à mourir à la place de ses compagnons. 

    Après un temps de réflexion, le châtelain parut céder  à la demande de la jeune chrétienne. Il libéra les paysans mais garda Acombe prisonnière. Celle-ci s'apprêta, en priant, à subir le châtiment auquel elle s'était elle-même condamnée. C'est-à-dire à être pendue haut et court aux branches d'un arbre. 

    Son ravisseur avait une autre idée en tête Dès qu'ils furent seuls dans la grande salle du donjon, il se précipita sur elle pour assouvir ses désirs lubriques. Acombe tenta vainement de le repousser, mais son suborneur était doté d'une force peu commune. Il allait parvenir à ses fins lorsque sa victime innocente eut, comeme ultime recours, l'idée s'adresser au ciel cette prière : 

    - Mon Dieu ! Je vous en supplie, faites-moi laide ! 

    A peine eut elle prononcé ses paroles qu'un éclair illumina la pièce, obligeant le violateur à fermer les yeux. Lorsqu'il les rouvrit quelques instants après, il fit cette étrange constatation : le joli visage de la jeune fille s'était couvert d'une barbe abondante et sa blonde chevelure était devenue aussi hirsute que celle d'un soudard ! 

    Dépité, refréné dans ses ardeurs coupables, le seigneur de la Tour de l'Aigle abandonna sa victime à ses gardes et leur laissa le soin de la châtier. 

    Les archers conduisirent la vierge barbue jusqu'à un carrefour de routes proche du château. Ils la crucifièrent à un chêne et l'abandonnèrent à une lente agonie. 

    Durant les mois qui suivirent le sacrifice de la jeune chrétienne, le seigneur païen fut en proie chaque nuit à un cauchemar obsessionnel. Il se vit agressé et tourmenté en rêve par un personnage barbu qui lui reprochait son crime. Il en perdit la raison. Il finit par se jeter du haut de la Tour de l'Aigle et s'écrasa dans la cour du château. 

    Après sa mort, les paysans du village édifièrent une chapelle à l'endroit où le vierge martyre avait été suppliciée. Un scultteur dédia à la sainte une belle statue en pierre polychrome. Celle-ci devint bientôt l'objet d'une grande vénération. On organisa chaque année un pèlerinage sur les lieux du supplice et l'on vient de fort loin y assister. 

    Aujourd'hui encore, dans la chapelle du Saint-Sépulcre à    Baume-Les-Dames, on peut admirer l'émouvante statue de Sainte Acombe. Elle est représentée avec une grande barbe qui lui cache la moité du visage et de la poitrine. Elle est attachée, toute vêtue, à une croix par de grosses cordes. 

    D'après la légende, les villes vertueuses qui viennent la prier sont assurées de trouver un bon mari dans l'année ! 

     

    André BESSON

    Contes et légendes du pays comtois. 

     

    BAUME-LES-dames - Journées du patrimoine. La femme à barbe reçoit  aujourd'hui

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  • Une des légendes les plus répandues dans toute le Franche-Comté est la légende de la Vouivre. Un grand nombre de villages, en effet, ont leur légende de la Vouivre, il en existe des dizaines, toutes différentes, mais la description que l'on trace de cet être, mystérieux et terrible, qu'on ne nommait pas sans frisson, est partout la même. 

    La Vouivre est un serpent ailé dont l'œil unique, l'escarboucle, qu'elle porte en avant du front, au bout d'une sorte d'antenne, brille de mille feux. Elle glisse dans l'air comme une lueur rapide, comme une étoile filante. 

    C'est, dit-on, une princesse méchante que le Ciel a punie en la condamnant à errer dans les falaises rocheuses, comme les roches de Nans et le mont Bleuchin, près de Cubry, les gorges de Nouailles, près de Mouthier, ou dans les vieux châteaux de l'Aigle, d'Arlay, de l'Etoile, de Montrond, de Vadans, j'en passe. 

    Pour se rafraîchir, elle aime se plonger dans l'eau claire et pure des sources, des ruisseaux, des fontaines. Mais avant elle dépose et cache sur le bord, sa belle escarboucle qui est une pierre précieuse d'une valeur inestimable. Aussi, celui qui réussit à dérober l'eescarboucle voit son audace récompensée par la fortune, mais attention, le monstre veille et plus d'un imprudent a égé puni de sa cupidité. 

    C'est ainsi qu'une Vouivre terrorisait la région de Rougemont. 

    Elle habitait de préférence les forêts du mont Bleuchin, proche de Cubry, et aussi les roches de Nans. 

    Ceux qui l'avaient vue volant la nuit disaient : C'est un serpent d'une taille extraordinaire, avec une cuirasse d'écailles, une gueule rouge, une langue effilée, des ailes de chauve-souris, noires et larges, l'oeil unique qu'elle porte au front jette une vivre lueur qui laisse dans son sillage une longue traînée brillante. 

    La Vouivre de Cubry était cruelle. Sa cruauté était connue à plus de dix lieues à la ronde et les gens du pays redoutaient de la rencontrer. 

    On lui prêtait les méfaits les plus horribles : plusieurs bergers étaient restés idiots après l'avoir vue ; elle avait  rendu aveugle un paysan de Nans ;  un habitant de Cubry qu'elle avait frôlé était paralysé ; une femme de Rougemont avait eu un sein dévoré par le monstre  on avait retrouvé les cadavres exsangues de gens dont elle avait sucé le sang ; plusieurs personnes même avaient disparu et on l'accusait de les avoir jetées dans un précipice. 

    Elle n'avait de pitié pour personne, tous : enfants, femmes, hommes, vieillards étaient ses victimes. 

    La nuit, nul  n'osait plus traverser la forêt et même en plein jour on tremblait si on était obligé de s'y aventurer. 

    Les bonnes gens du pays demandèrent au Ciel sa protection. On pria Dieu, on fit des neuvaines, on se rendit en pèlerinage auprès de toutes les statues de la Vierge Marie qui protègent le terroir, on organisa des processions. 

    Rien n'y fit ! 

    Le Ciel se montrait insensible aux prières, et les horreurs de la Vouivre continuaient, et les braves gens avaient peur ! 

    Si peur que le seigneur du pays, un sire de Moustier, s'en émut : 

    Il était jeune, bon et courageux. Il résolut d'attaquer la terrible bête, de la tuer ou, du moins, de l'obliger  à quitter la région. 

    Il était un noble Chevalier de Saint-Georges. Fidèle aux règles de son ordre, avant de se risquer dans sa dangereuse entreprise, il fait retraite pendant trois jours dans la chapelle de la Confrérie de Saint-Georges à Rougemont, invoquant son saint patron et priant pour attirer sur lui  les grâces divines. 

    Il promit, s'il parvenait à triompher de la Vouivre, d'ériger un châteaux sur le mont Bleuchin. 

    Pour mettre toutes les chances de son côté, il se rendit même à Besançon pour faire bénir ses armes par Monseigneur l'Archevêque 

    Dès son retour il se mit en campagne. 

    Dans l'espoir de rencontrer la Vouivre, à cheval, il parcourt, la nuit, les forêts environnantes.  Il se rend au pied des roches de Nans, aux sources du Drijeon où la Vouivre, disait-on, aimait à se plonger. 

    Ses recherches furent vaines. une ou deux fois pourtant il vit la redoutable bête, volant, glissant au-dessus des arbres, hors de sa portée en laissant une longue traitée lumineuse. 

    Le Sire de Moustier connut, un moment, le découragement, mais il avait fait un serment, foi de gentilhomme, il le tiendrait. 

    Il poursuivit donc ses recherches. 

    Une nuit, monté sur son cheval, sa grande épée battant à son côté, sa lance à la main, le noble chevalier, une fois de plus parcourait la forêt. Soudain, à peu de distance, il entend des cris humains, des cris de détresse. Il éperonne son cheval et sa lance en avant, il bondit vers l'endroit d'où viennent les cris. Brusquement il est le témoin d'un affreux spectacle : la Vouivre est là, allongée sur le corps d'un malheureux qu'elle est en train de tuer. Lançant son cheval au galop il se précipite sur elle, lui place un coup de lance qui glisse sur les écailles 

    La Vouivre abandonne alors sa victime et fonce sur son agresseur ébloui un instante par l'escarboucle, il n'évite un terrible coup de queue du monstre qu'en cabrant son cheval, mais il reste ferme sur ses étriers. 

    La bête revient à la charge, il la blesse plusieurs fois de sa lance qui, finalement, sous les chocs répétés, se brise sur les écailles de l'animal. Il s'arme alors de son épée, mais la Vouivre furieuse fonce sur le cheval dont elle laboure les flancs. La monture se  cabre puis s'écroule et dans sa chute arrête la bête. Le cavalier a eu le temps de sauter à terre et avant que la Vouivre ait pu reprendre son vol, de son épée il lui perce le coeur 

    L'animal se débat au milieu d'un sang noir Le chevalier ne reitre son fer que lorsque la Vouivre a rendu le dernier soupir. 

    Le noble chevalier, on s'en doute, fut chaudement félicité. Chacun se sentit délivré d'un grand poids. Les cloches sonnèrent à toute volée. 

    Le sire de Moustier qui était seigneur de Cubry, Cubrial, Nans et autres lieux, tint sa promesse et fit construire sur le mont bleuchin, en souvenir de sa victoire, le château de Bournel. Au-dessus d'une des portes du château, en hommage aux nombreux de Moustier qui furent Chevaliers de Saint-Georges, il y a une sculpture représentant saint Georges terrassant le dragon. Le souvenir de la Vouivre reste si profond dans la région que beaucoup de braves gens affirment encore aujourd'hui que cette sculpture représente le noble sire de Moustier tuant la vouivre de Cubry 

     

    Robert BICHET 

    extrait de "Récits, contes, légendes de mon pays comtois"

     

    La Vouivre de Cubry

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  • Enfant déguisée en "Fifi Brindacier", Carnaval 2015 en République Tchèque (modification en N&B).

     

    Fifi Brindacier (ou Pipi Langstrumpf en langue allemande) était l'héroïne de mon enfance. Petite fille espiègle, indépendante, et d'une force incroyable était accompagnée de son cheval Oncle Alfred et son petit singe Monsieur Nilsson et vivait dans la Villa Drôlederepos.  Cette petite fille rousse de neuf ans, "pas plus haute que trois pommes" qui possède deux magnifiques tresses, a pour père le capitaine Efraïm Brindacier, le roi des mers du sud, disparu en mer. 

    Ce personnage hors du commun a contribué à lutter contre les représentations stéréotypées des enfants dans les livres pour la jeunesse. 

    "Dans son pays natal, la Suède, Fifi Brindacier est considérée comme une icône féministe. Libre, indépendante, puissante, la jeune héroïne de livres pour enfants, et de ses nombreuses adaptations, remet en cause les rapports de pouvoir entre adultes et enfants, entre garçons et filles", explique la journaliste Emilie Bronze. Quant à l'humour de cette héroïne anarchiste en culotte courte, subversif mais universel, il met tout le monde d'accord. 

    Voici deux épisodes mettant en scène l'inénarrable Fifi : "Fifi va à l'école" et "Fifi va à la foire"

     


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  • Il y avait une fois dans un petit hameau de Picardie une vieille paysanne qui possédait deux vaches. L'une, d'un noir brillant, était la seule qui portât une robe de cette sorte. Aussi était-elle fort admirée, et même enviée. La seconde, plus ordinaire, avait un pelage blanc parsemé de taches brunes, comme beaucoup de ses congénères. 

    Ces deux bêtes étaient le seul bien de la pauvre femme, mais avec beaucoup de  travail, beaucoup d'efforts, elle parvenait à en vivre sans demander rien à quiconque. 

    Le petit enclos qui jouxtait sa chaumière n'était pas assez vaste pour nourrir les deux animaux d'un bout à l'autre de l'année. Aussi devait-elle bien souvent les amener paître l'herbe le long des chemins. Le reste du temps, elle allait vendre son lait ou les fromages qu'elles fabriquait avec le plus grand soin et qu'elle mettait à sécher sur des claies de paille. 

    Un beau soir elle enferma comme de coutume son bétail dans l'enclos après la traite et s'en fut terminer son travail de laitière. Puis elle se mit au lit et s'endormit profondément, épuisée par sa journée de labeur.  Le lendemain matin, quand elle s'en vint pour traire à nouveau ses vaches, elle trouva la barrière ouverte et l'enclos vide. Elles les appela, fit le tour de son jardin, le tour de son hameau, en vain ! Elle eut beau tenter de se renseigner, questionner voisins, amis ; personne n'avait vu les fuyardes ! Que s'est-il donc passé ? Où diable avaient-elles bien pu aller ? 

    Elle reparcourut tous les chemins herbus où elle les avait conduites : toujours rien !  Et pourtant elle ne perdait pas encore espoir : chaque soir elle laissait ouverte la barrière de l'enclos, rêvant de les voir revenir aussi mystérieusement qu'elles avaient disparu, et chaque matin apportait sa déception  : l'enclos demeurait désespérément vide ! 

    Les jours passaient et la pauvre vieille s'affolait ; comment aillait-elle pouvoir vivre sans le lait de ses vaches ? Ses maigres ressources ne tiendraient plus longtemps ! 

    Or quelqu'un lui apportant, sans le savoir , des nouvelles de ses bêtes. 

    Un jeune garçon du pays que le prévôt de la ville voisine avait pris à son service s'en vint faire visite à des amis et tout en bavardant raconta qu'une magnifique vache noire avait été recueillie dans les  étables de son maître. 

    Quand on lui apprit l'affaire, la vieille retrouva confiance. Elle allait demander à voir le prévôt et lui raconter sa mésaventure. Sans doute lui ferait-il rendre ses vaches car un prévôt est sûrement un honnête homme ! 

    Or elle se trompait de beaucoup. Quand elle lui eut présenté sa requête, le prévôt la regarda de haut : 

    - Croyez-vous donc qu'on ait le droit de laisser vagabonder son troupeau sans souci des dégâts qu'il peut commettre ?  Dans les blés prêts d'être moissonnés qu'il écrase ? Dans les foins coupés qu'il disperse ? Et je ne parle pas des jardins qu'il massacre ! 

    - Messire, mes vaches n'étaient que deux, et elles n'ont rien fait de tel ! 

    - Elles l'eussent pu faire, si je ne les avais recueillies pour les empêcher de nuire ! C'est grande négligence et grand mépris de votre part pour le bien des autres  ! 

    - Messire, je vous remercie de tout coeur pour ce que vous fîtes et certes je trouverai juste et équitable de vous dédommager pour la nourriture qui leur fut fournie dans vos étables !  Mais je vous prie respectueusement de me  permettre de les remmener chez moi à présent ! 

    - Par Dieu, rêvez-vous ?  Vous avez gravement contrevenu à la loi et vous devez pour ce motif me payer une amende ! 

    Quand la pauvre vieille entendit le montant de l'amende réclamée par le prévôt, elle crut défaillir : 

    - Je vous jure, messire, que je n'ai jamais possédé une pareille somme ! Où trouverai-je donc tant d'argent ? 

    - Allons, allons ! Je vous connais bien, vous les vilains ! Vous vivez chichement, mais vous avez tous, bien caché dans votre cave, un pot où moisissent de beaux écus qui ne servent à rien ! Quand vous m'aurez payé, vous pourrez reprendre vos vaches, pas avant ! 

    La pauvre femme était consternée. Jamais elle ne reverrait ses bêtes. Et comment vivrait-elle à l'avenir ? 

    Elle rentra chez elle tête basse et raconta ses misères à sa voisine, dame Herberte, qui s'efforça de la consoler : 

    - Ce prévôt est un homme cupide et malhonnête. Mais il ne faut pas en rester là. Tu devrais peut-être aller trouver le chevalier et lui narrer ton affaire. Il a autorité sur son prévôt et pourrait l'obliger à te rendre ton bien, car il n'aime pas l'injustice. 

    Mais comme dame Herberte connaissait bien sa voisine, qu'elle la savait un tantinet simplette et fruste, elle ajouta : 

    - Attention : n'oublie pas que le chevalier est ton seigneur ; parle-lui très respectueusement, montre-toi sage dans tes propos et raisonnable dans tes demandes !

    - Ainsi ferai-je, tu peux en être sûre ! 

    - Ah ! Et puis j'ai ouï dire que le chevalier ne déteste pas qu'on lui graisse un peu la patte ! 

    - En vérité ? 

    - En vérité ! Que veux tu, chacun a ses petits travers. La vie est ainsi faite ! 

    - Compte sur moi ! C'est bien peu de chose et si grâce à lui je retrouve mes deux vaches, je lui en serai font reconnaissante, ainsi qu'à toi pour m'avoir si sagement conseillée ! 

    Réconfortée, pleine d'espoir, notre vieille repartit d'un bon pas vers sa chaumière. Elle se vêtit de son mieux, mit sa coiffe du dimanche et son plus beau devantier afin d'avoir bonne apparence pour se présenter au château. 

    Mais il convenait de ne point oublier l'essentiel. Dans sa cuisine un gros morceau de lard était suspendu à la poutre enfumée. Elle en coupa une bonne tranche, l'enveloppa dans un linge et la glissa dans la poche de son tablier, puis elle quitta sa chaumière et se dirigea vers le château. 

    Chemin faisant, elle imaginait l'entrevue et s'interrogeait ; devrait-elle présenter sa requête immédiatement, ou préparer le terrain en s'attirant dès l'abord les bonnes grâces du chevalier ? Elle avait oublié de demander à dame Herberte son avis à ce propos. En bref, commencer par oindre, et parler ensuite, ou le contraire ? Telle était la question ....

    Tout en remuant ces pensées, notre vieille arriva devant le château. Justement, le chevalier se promenait en prenant le frais. Elle s'inclina profondément devant lui, fort intimidée devant ce gentilhomme, et la parole lui manquant elle opta pour l'autre solution : "Oignons !" se dit-elle.

    Quand elle lui saisit la main, le chevalier supposa qu'elle la voulait baiser, selon l'usage. Aussi fut-il tout éberlué en voyant qu'elle lui frottait soigneusement la paume et les doigtes  à l'aide d'un bout de lard bien gras qu'elle avait sorti de sa poche. 

    - Mais que veux dire ceci ?  Que crois-tu donc faire, bonne femme ? 

    - Beau Sire, je suis venue solliciter de vous une faveur. Mais on m'a dit que pour être écoutée je devais d'abord vous graisser la patte ! C'est ce que je fais de mon mieux ! 

    - Ah ! Je vois ! ... dit le chevalier avec un sourire quelque peu pincé. Moi je pense que celui qui t'a fait cette recommandation  l'entendait tout autrement. Mais peu importe, et tout est pur aux purs, comme on dit.  Tu as cru bien faire ; maintenant dis-moi ce qui t'amène ! 

    La vieille femme raconta comment le prévôt lui avait confisqué son seul bien, ses deux vaches, et refusait de les lui rendre sans le paiement d'une amende qui dépassait, et de loin, ses pauvres ressources 

    Le chevalier connaissait bien son prévôt, encore plus intéressé, plus vénal que lui-même et l'occasion de donner à ce coquin une bonne leçon ne lui déplut pas. Il envoya chez lui deux émissaires chargés de récupérer les vaches indûment retenues et de les ramener chez notre vieille éperdue de reconnaissance et qui , jusqu'à la fin de sa vie, pria tous les jours pour ce chevalier d'après elle si bon, si généreux. 

    Vous penserez ce que bon vous semblera de cette histoire, mes amis.  Mais pour une fois qu'un pauvre a pu faire valoir son droit sans qu'il lui en coûte un denier, réjouissons-nous ! 

    D'habitude il lui faut toujours payer, pour tout, pour rien ; il est taillable à merci, comme on dit ! 

     

    Jean Defrasne 

     

     

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