• Le Foyard de Marchaux

    Le Foyard de Marchaux

     

    Les forêts font la beauté de la Franche-Comté par leur magnificence et leur mystère.

    Le sapin et l’épicéa font la splendeur de la montagne des Vosges et du Jura. C’est là qu’ils atteignent des dimensions impressionnantes. Ces résineux sont l’arbre des pays de neige, celui du Diable suivant la légende, celui de Noël suivant la coutume. Dans le pays bas, il sert d’ornement dans les villages et surtout de paratonnerre vers chaque maison, de sorte qu’il fait partie du paysage de la plaine qui n’est pas son domaine naturel.

    Le chêne est l’arbre du Portois. Il atteint des dimensions impressionnantes lorsqu’on le laisse vieillir plusieurs siècles. C’était l’arbre sacré des Gaulois, sur lequel les druides coupaient le gui de l’an neuf. Chez nous, il n’en existe que deux variétés, le rouvre et le pédonculé, réfractaires à ce parasite qui ne s’incruste que sur le chêne d’Irlande réintroduit par les forestiers du siècle dernier. Son fruit, le gland, ressemble au sexe de l’homme, et c’est sans doute la raison pour laquelle l’arbre fut vénéré. Dans le langage populaire, une gauloiserie consiste à dire d’une femme enceinte qu’elle a mangé des glands. Autrefois, on conduisait les porcs dans la forêt pour qu’ils se nourrissent de ces fruits, c’était la glandée. Le chêne est l’arbre masculin, symbole de la force. Il aime la lumière, il se guérit facilement de ses blessures et son bois se conserve longtemps. Dans nos légendes, c’est l’arbre préféré du Nain Vert que l’on appelle Obéron ou Nézent. Ce sont les Iouttons et les Faulots qui lui font un branchage sinueux. Ils s’assoient sur ces fourches, ces sièges aériens, lorsqu’ils se réunissent par douzaine pour chanter en chœur à certaines fêtes saisonnières. Si son écorce est plissée et rugueuse, c’est pour attirer la main des hommes qui aiment la toucher, ce qui porte bonheur. Lorsque la brise souffle dans son feuillage, cela donne une musique particulière que l’on aime entendre et que l’on appelle la Voix des Chênes.

    Le hêtre est un arbre élégant, il atteint de grandes dimensions, mais n’a pas la longévité du chêne. Il se mélange à celui-ci dans les forêts des plaines et des plateaux, il croît aussi en altitude. Il aime l’ombre et son branchage épais fait mourir les branches du chêne lorsqu’ils sont voisins. On l’appelle foyard ou fahy, suivant les régions. Son écorce est lisse, argentée ou grise, les gens de la forêt aiment la caresser. Son branchage est élancé avec de nombreuses ramifications, on en fait des fagots pour chauffer les fours, allumer le feu. Son fruit, la faine, ressemble au sexe féminin. Dans le Portois, on l’appelle la fousse. Dans le langage populaire, une gauloiserie consiste à dire d’un homme volage qu’il sait caresser la fousse. On appelle foussotte la petite mèche triangulaire de cheveux que l’on voit que la nuque des enfants. Dans la tradition populaire, c’est l’arbre féminin, celui des fées. C’est en l’honneur de celles-ci qu’on le laissait vieillir à Cusance pour la fée Adry, à Belfahy pour les trois Belles Filles…

    Il était une fois à Marchaux, un bûcheron nommé Calou. Il connaissait la forêt mieux que personne. Il lui arriva plusieurs fois, à l’entrée du Bois d’Armont, à côté de la route conduisant à Besançon, de voir dans la grande futaie de hêtres, une petite dame à robe blanche qui s’enfuyait à son approche. Il était persuadé qu’il s’agissait de la fée Vénéla qui se cache dans ces forêts et se sauve lorsqu’elle voit des humains pénétrer dans son domaine. Il y avait là un foyard magnifique au tronc parfaitement droit, et Calou était persuadé que la fée avait le pouvoir d’entrer à ‘intérieur, sans laisser de traces, pour ce cacher. Lorsque les gardes forestiers décidèrent de couper le taillis et les grosses futaies de cet endroit, ils jugèrent que le beau hêtre était « mûr », vu sa grosseur, et lui donnèrent le « coup d’abandon », une large entaille à la hache sur le pied du fût.

    Cela fit mal au coeur à Calou, le bûcheron, lorsqu’il vint là pour faire son travail ; il caressa le foyard de sa main calleuse, et refusa de l’abattre car c’’était, dans son esprit, la cachette, le refuge de la fée. Cela fit sourire les gardes qui prenaient Calou pour un attardé. Ils ne dirent rien, et le beau hêtre resta sur pied. Quelques années plus tard, l’arbre atteignit de grandes dimensions, devint la fierté des gens de Marchaux, et demeura vivant pendant plus d’un siècle. Hélas, la blessure provoquée autrefois par le « coup d’abandon » avait fait lentement sournoisement son œuvre. L’arbre pourrissant par le bas, il fut abattu, et le foyard de Marchaux, comme la belle Vénéla, n’est plus qu’un souvenir chanté par les poètes.

     

    Emile Raguin extrait de La légende oubliée. Contes et légendes de Franche-Comté.

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 7 Février à 08:24

    Un bien joli texte.

    Bonne journée.

    Christian

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