• La vieille qui graissa la patte au chevalier

    Il y avait une fois dans un petit hameau de Picardie une vieille paysanne qui possédait deux vaches. L'une, d'un noir brillant, était la seule qui portât une robe de cette sorte. Aussi était-elle fort admirée, et même enviée. La seconde, plus ordinaire, avait un pelage blanc parsemé de taches brunes, comme beaucoup de ses congénères. 

    Ces deux bêtes étaient le seul bien de la pauvre femme, mais avec beaucoup de  travail, beaucoup d'efforts, elle parvenait à en vivre sans demander rien à quiconque. 

    Le petit enclos qui jouxtait sa chaumière n'était pas assez vaste pour nourrir les deux animaux d'un bout à l'autre de l'année. Aussi devait-elle bien souvent les amener paître l'herbe le long des chemins. Le reste du temps, elle allait vendre son lait ou les fromages qu'elles fabriquait avec le plus grand soin et qu'elle mettait à sécher sur des claies de paille. 

    Un beau soir elle enferma comme de coutume son bétail dans l'enclos après la traite et s'en fut terminer son travail de laitière. Puis elle se mit au lit et s'endormit profondément, épuisée par sa journée de labeur.  Le lendemain matin, quand elle s'en vint pour traire à nouveau ses vaches, elle trouva la barrière ouverte et l'enclos vide. Elles les appela, fit le tour de son jardin, le tour de son hameau, en vain ! Elle eut beau tenter de se renseigner, questionner voisins, amis ; personne n'avait vu les fuyardes ! Que s'est-il donc passé ? Où diable avaient-elles bien pu aller ? 

    Elle reparcourut tous les chemins herbus où elle les avait conduites : toujours rien !  Et pourtant elle ne perdait pas encore espoir : chaque soir elle laissait ouverte la barrière de l'enclos, rêvant de les voir revenir aussi mystérieusement qu'elles avaient disparu, et chaque matin apportait sa déception  : l'enclos demeurait désespérément vide ! 

    Les jours passaient et la pauvre vieille s'affolait ; comment aillait-elle pouvoir vivre sans le lait de ses vaches ? Ses maigres ressources ne tiendraient plus longtemps ! 

    Or quelqu'un lui apportant, sans le savoir , des nouvelles de ses bêtes. 

    Un jeune garçon du pays que le prévôt de la ville voisine avait pris à son service s'en vint faire visite à des amis et tout en bavardant raconta qu'une magnifique vache noire avait été recueillie dans les  étables de son maître. 

    Quand on lui apprit l'affaire, la vieille retrouva confiance. Elle allait demander à voir le prévôt et lui raconter sa mésaventure. Sans doute lui ferait-il rendre ses vaches car un prévôt est sûrement un honnête homme ! 

    Or elle se trompait de beaucoup. Quand elle lui eut présenté sa requête, le prévôt la regarda de haut : 

    - Croyez-vous donc qu'on ait le droit de laisser vagabonder son troupeau sans souci des dégâts qu'il peut commettre ?  Dans les blés prêts d'être moissonnés qu'il écrase ? Dans les foins coupés qu'il disperse ? Et je ne parle pas des jardins qu'il massacre ! 

    - Messire, mes vaches n'étaient que deux, et elles n'ont rien fait de tel ! 

    - Elles l'eussent pu faire, si je ne les avais recueillies pour les empêcher de nuire ! C'est grande négligence et grand mépris de votre part pour le bien des autres  ! 

    - Messire, je vous remercie de tout coeur pour ce que vous fîtes et certes je trouverai juste et équitable de vous dédommager pour la nourriture qui leur fut fournie dans vos étables !  Mais je vous prie respectueusement de me  permettre de les remmener chez moi à présent ! 

    - Par Dieu, rêvez-vous ?  Vous avez gravement contrevenu à la loi et vous devez pour ce motif me payer une amende ! 

    Quand la pauvre vieille entendit le montant de l'amende réclamée par le prévôt, elle crut défaillir : 

    - Je vous jure, messire, que je n'ai jamais possédé une pareille somme ! Où trouverai-je donc tant d'argent ? 

    - Allons, allons ! Je vous connais bien, vous les vilains ! Vous vivez chichement, mais vous avez tous, bien caché dans votre cave, un pot où moisissent de beaux écus qui ne servent à rien ! Quand vous m'aurez payé, vous pourrez reprendre vos vaches, pas avant ! 

    La pauvre femme était consternée. Jamais elle ne reverrait ses bêtes. Et comment vivrait-elle à l'avenir ? 

    Elle rentra chez elle tête basse et raconta ses misères à sa voisine, dame Herberte, qui s'efforça de la consoler : 

    - Ce prévôt est un homme cupide et malhonnête. Mais il ne faut pas en rester là. Tu devrais peut-être aller trouver le chevalier et lui narrer ton affaire. Il a autorité sur son prévôt et pourrait l'obliger à te rendre ton bien, car il n'aime pas l'injustice. 

    Mais comme dame Herberte connaissait bien sa voisine, qu'elle la savait un tantinet simplette et fruste, elle ajouta : 

    - Attention : n'oublie pas que le chevalier est ton seigneur ; parle-lui très respectueusement, montre-toi sage dans tes propos et raisonnable dans tes demandes !

    - Ainsi ferai-je, tu peux en être sûre ! 

    - Ah ! Et puis j'ai ouï dire que le chevalier ne déteste pas qu'on lui graisse un peu la patte ! 

    - En vérité ? 

    - En vérité ! Que veux tu, chacun a ses petits travers. La vie est ainsi faite ! 

    - Compte sur moi ! C'est bien peu de chose et si grâce à lui je retrouve mes deux vaches, je lui en serai font reconnaissante, ainsi qu'à toi pour m'avoir si sagement conseillée ! 

    Réconfortée, pleine d'espoir, notre vieille repartit d'un bon pas vers sa chaumière. Elle se vêtit de son mieux, mit sa coiffe du dimanche et son plus beau devantier afin d'avoir bonne apparence pour se présenter au château. 

    Mais il convenait de ne point oublier l'essentiel. Dans sa cuisine un gros morceau de lard était suspendu à la poutre enfumée. Elle en coupa une bonne tranche, l'enveloppa dans un linge et la glissa dans la poche de son tablier, puis elle quitta sa chaumière et se dirigea vers le château. 

    Chemin faisant, elle imaginait l'entrevue et s'interrogeait ; devrait-elle présenter sa requête immédiatement, ou préparer le terrain en s'attirant dès l'abord les bonnes grâces du chevalier ? Elle avait oublié de demander à dame Herberte son avis à ce propos. En bref, commencer par oindre, et parler ensuite, ou le contraire ? Telle était la question ....

    Tout en remuant ces pensées, notre vieille arriva devant le château. Justement, le chevalier se promenait en prenant le frais. Elle s'inclina profondément devant lui, fort intimidée devant ce gentilhomme, et la parole lui manquant elle opta pour l'autre solution : "Oignons !" se dit-elle.

    Quand elle lui saisit la main, le chevalier supposa qu'elle la voulait baiser, selon l'usage. Aussi fut-il tout éberlué en voyant qu'elle lui frottait soigneusement la paume et les doigtes  à l'aide d'un bout de lard bien gras qu'elle avait sorti de sa poche. 

    - Mais que veux dire ceci ?  Que crois-tu donc faire, bonne femme ? 

    - Beau Sire, je suis venue solliciter de vous une faveur. Mais on m'a dit que pour être écoutée je devais d'abord vous graisser la patte ! C'est ce que je fais de mon mieux ! 

    - Ah ! Je vois ! ... dit le chevalier avec un sourire quelque peu pincé. Moi je pense que celui qui t'a fait cette recommandation  l'entendait tout autrement. Mais peu importe, et tout est pur aux purs, comme on dit.  Tu as cru bien faire ; maintenant dis-moi ce qui t'amène ! 

    La vieille femme raconta comment le prévôt lui avait confisqué son seul bien, ses deux vaches, et refusait de les lui rendre sans le paiement d'une amende qui dépassait, et de loin, ses pauvres ressources 

    Le chevalier connaissait bien son prévôt, encore plus intéressé, plus vénal que lui-même et l'occasion de donner à ce coquin une bonne leçon ne lui déplut pas. Il envoya chez lui deux émissaires chargés de récupérer les vaches indûment retenues et de les ramener chez notre vieille éperdue de reconnaissance et qui , jusqu'à la fin de sa vie, pria tous les jours pour ce chevalier d'après elle si bon, si généreux. 

    Vous penserez ce que bon vous semblera de cette histoire, mes amis.  Mais pour une fois qu'un pauvre a pu faire valoir son droit sans qu'il lui en coûte un denier, réjouissons-nous ! 

    D'habitude il lui faut toujours payer, pour tout, pour rien ; il est taillable à merci, comme on dit ! 

     

    Jean Defrasne 

     

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 13 Septembre à 06:44
    Jean Claude Divet

    Très belle histoire.

    2
    Lundi 13 Septembre à 06:58

    Belle histoire ! tous ceux qui se sont "fait graisser la patte" devraient en prendre de la graine !!!

    Très bonne journée et gros bisous.

    3
    Lundi 13 Septembre à 07:00

    Très joli conte.

    Bon lundi Brigitte.

    Christian

    4
    Lundi 13 Septembre à 12:34
    Une histoire qui finit bien pour cette pauvre dame,si rare dans le quotidien qu'elle a le mérite d'être contée et savourée.
    5
    Lundi 13 Septembre à 20:13

    Merci à toi 

    Il doit bien y en avoir encore qui se font graisser la patte 

    Je ne connaissais pas cette histoire 

    Bonne soirée 

    @ demain 

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