• Jules Renard – Histoires naturelles (extraits) I.

     

    La Poule 

    Pattes jointes, elle saute du poulailler, dès qu’on lui ouvre la porte.

    C’est une poule commune, modestement parée et qui ne pond jamais d’œufs d’or.

    Eblouie de lumière, elle fait quelques pas, indécise, dans la cour.

    Elle voit d’abord le tas de cendres où, chaque matin, elle a coutume de s’ébattre.

    Elle s’y roule, s’y trempe et, d’une vive agitation d’ailes, les plumes gonflées, elle secoue ses puces de la nuit.

    Puis  elle va boire au plat creux que la dernière averse a rempli.

    Elle ne boit que de l’eau.

    Elle boit par petits coups et dresse le col, en équilibre sur le bord du plat.

    Ensuite elle cherche sa nourriture éparse.

    Les fines herbes sont à elle, et les insectes et les graines perdues.

    Elle pique, elle pique, infatigable.

    De temps en temps, elle s’arrête.

    Droite sous son bonnet phrygien, l’œil vif, le jabot avantageux,  elle écoute de l’une et de l’autre oreille.

    Et sûre qu’il n’y a rien de neuf, elle se remet en quête.

    Elle lève haut ses pattes raides, comme ceux qui ont la goutte. Elle écarte les doigts et les pose avec précaution, sans bruit.

    On dirait qu’elle marche pieds nus.

     

    Jules Renard – Histoires naturelles (extraits) I.

     

     

    Canards

    I

    C’est la cane qui va la première, boitant des deux pattes, barboter au trou qu’elle connaît.

    Le canard la suit. Les pointes de ses ailes croisées sur le dos, il boite aussi des deux pattes.

    Et cane et canard marchent taciturnes comme à un rendez-vous d’affaires.

    La cane d’abord se laisse glisser dans l’eau boueuse où flottent des plumes, des fientes, une feuille de vigne, et de la paille. Elle a presque disparu.

    Elle attend. Elle est prête.

    Et le canard entre à son tour. Il noie ses riches couleurs. On ne voit que sa tête verte et l’accroche-cœur du derrière. Tous deux se trouvent bien là. L’eau chauffe. Jamais on ne la vide et elle ne se renouvelle que les jours d’orage.

    Le canard, de son bec aplati, mordille et serre la nuque de la cane. Un instant il s’agite et l’eau  est si épaisse qu’elle en frissonne à peine. Et vite calmée, plate, elle réfléchit, en noir, un coin de ciel pur.

    La cane et le canard ne bougent plus. Le soleil les cuit et les endort. On passerait près d’eux sans les remarquer. Ils ne se dénoncent que par les rares bulles d’air qui viennent crever sur l’eau croupie.

    II

    Devant la porte fermée, ils dorment tous deux, joints et posés à plat, comme la paire de sabots d’une voisine chez un malade.

     

    Jules Renard – Histoires naturelles (extraits) I.

     

     

    Le cygne

    Il glisse sur le bassin, comme un traîneau blanc, de nuage en nuage. Car il  n’a faim que des nuages floconneux qu’il voit naître, bouger, et se perdre dans l’eau. C’est l’un d’eux qu’il désire. Il le vise du bec, et il plonge tout à coup son col vêtu de neige.

    Puis, tel un bras de femme sort d’une manche, il retire.

    Il n’a rien.

    Il regarde : les nuages effarouchés ont disparu.

    Il ne reste qu’un instant désabusé, car les nuages tardent peu à revenir, et, là-bas, où meurent les ondulations de l’eau, en voici un qui se reforme.

    Doucement, sur son léger coussin de plumes, le cygne rame et s’approche…

    Il s’épuise à pêcher de vains reflets, et peut-être qu’il mourra, victime de cette illusion, avant d’attraper un seul morceau de nuage.

    Mais qu’est-ce que je dis ?

    Il engraisse comme une oie.

     

    Jules Renard – Histoires naturelles (extraits) I.

     

     

    La vache

    Las de chercher, on a fini par ne pas lui donner de nom. Elle s’appelle simplement « la vache » et c’est le nom qui lui va le mieux.

    D’ailleurs, qu’importe, pourvu qu’elle mange !

    Or, l’herbe fraîche, le foin sec, les légumes, le grain et même le pain et le sel, elle a tout à discrétion, et elle mange de tout, tout le temps, deux fois, puisqu’elle rumine.

    Dès qu’elle m’a vu, elle accourt d’un petit pas léger, en sabots fendus, la peau bien tirée sur ses pattes comme un bas blanc, elle arrive certaine que j’apporte quelque chose qui se mange. Et  l’admirant chaque fois, je ne peux que lui dire : Tiens, mange !

    Mais de ce qu’elle absorbe elle fait du lait et non de la graisse. A heure fixe, elle offre son pis plein et carré. Elle ne retient pas le lait, - il y a des vaches qui le retiennent, - généreusement, par ses quatre trayons élastiques, à peine pressés, elle vide sa fontaine. Elle ne remue ni le pied, ni la queue, mais de sa langue énorme et souple, elle s’amuse à lécher le dos de la servante.

    Quoiqu’elle vive seule, l’appétit l’empêche de s’ennuyer. Il est rare qu’elle beugle de regret au souvenir vague de son dernier veau. Mais elle aime les visites, accueillante avec ses cornes relevées sur le front, et ses lèvres affriandées d’où pendent un fil d’eau et un brin d’herbe.

    Les hommes, qui ne craignent rien, flattent son ventre débordant ; les femmes, étonnées qu’une si grosse bête soit si douce, ne se défient plus que de ses caresses et font des rêves de bonheur.

    Elle aime que je la gratte entre les cornes. Je recule un peu parce qu’elle s’approche de plaisir, et la bonne grosse bête se laisse faire, jusqu’à ce que j’aie mis le pied dans sa bouse.

     

    Jules Renard – Histoires naturelles (extraits) I.

     

     

    L’âne

    Tout lui est égal. Chaque matin, il voiture, d’un petit pas sec et dru de fonctionnaire, le facteur Jacquot qui distribue aux villages les commissions faites en ville, les épices, le pain, la viande de boucherie, quelques journaux, une lettre.

    Cette tournée finie, Jacquot et l’âne travaillent pour leur compte. La voiture sert de charrette. Ils vont ensemble à la vigne, au bois, aux pommes de terre. Ils ramènent tantôt des légumes, tantôt des balais verts, ça ou autre chose, selon le jour.

    Jacquot ne cesse de dire : « Hue ! hue ! » sans motif, comme il ronflerait. Parfois l’âne, à cause d’un chardon qu’il flaire, ou d’une idée qui le prend, ne marche plus. Jacquot lui met un bras autour du cou et pousse. Si l’âne résiste, Jacquot lui mord l’oreille.

    Ils mangent dans les fossés, le maître une croûte et des oignons, la bête ce qu’elle veut.

    Ils ne rentrent qu’à la nuit. Leurs ombres passent avec lenteur d’un arbre à l’autre.

    Subitement, le lac de silence où les choses baignent et dorment déjà, se rompt, bouleversé.

    Quelle ménagère tire, à cette heure, par un treuil rouillé et criard, des pleins seaux d’eau de son puits ?

    C’est l’âne qui remonte et jette toute sa voix dehors et brait, jusqu’à extinction, qu’il s’en fiche, qu’il s’en fiche. (…)

     

    Jules Renard – Histoires naturelles (extraits) I.

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 29 Mai 2016 à 07:47

     bonjour

     bon dimanche pour toi

     

     j 'aime la description de ta  poule rousse

      alors chez moi  , des le lever du jour  tous piaillent , les adultes   il faut les  ( lever à 7 heures dernier délai  )

     et les jeunes et leur mére  si tu ne vat pas assez vite  sont prés à défoncer la porte du pondoir ou ils dorment en sécurité la nuit

     ils sont six  avec les adultes cela fait 11  , c'est un peu beaucoup j espére trouver  de bonnes famille d  'acceuil   rires

     bises Pestoune

     kénavo

      • Dimanche 29 Mai 2016 à 09:20

        Bonjour Monica,

        J'ai un tas d'anecdotes aussi du temps où j'avais des cocottes. Elles ne sont pas si bêtes qu'on le dit bien au contraire. Il faut juste prendre le temps de les regarder vivre pour comprendre.

        Bon dimanche à toi aussi

        Kenavo

    2
    Césarion
    Dimanche 29 Mai 2016 à 08:52

    Super article ... tu te doutes pourquoi j'ai souri wink2 ...

      • Dimanche 29 Mai 2016 à 09:21

        Aurait-ce un rapport avec Etienne et Etiennette ? tongue

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