Quand An Tem avait sept ans, il perdit ses parents. Comme il était intelligent et passionné, il fut accepté comme mousse sur un navire marchand qui négociait des produits indiens - soie, épice, sucre et plantes médicinales - contre bois de santal, anis, cannelle et poivre du Viêt Nam. Un jour, le capitaine du bateau alla présenter ses hommages à Hung Vuong III, laissant An Tiem l’accompagner. Le roi fut immédiatement séduit par le garçon et apprenant qu’il était orphelin, il propose de l’élever comme son propre fils.
Lorsque An Tiem eut atteint l’âge adulte, le roi lui donna sa fille Oanh en mariage, et puisqu’il parlait couramment plusieurs langues grâce à ses voyages à bord du navire marchand, il fut chargé du commerce extérieur, ce qui lui permit de s’enrichir rapidement. Cependant, il n’était pas intéressé par le profit. Il souhaitait simplement faire de son mieux pour développer les échanges du royaume. Néanmoins, de nombreux courtisans jaloux prétendirent que son succès était dû aux seules faveurs du roi.
Un jour, Hung Wuong le fit appeler pour lui dire :
« An Tiem, j’entends dire que tu es un fils ingrat. Il paraît que tu déclares que mon aide n’est pour rien dans ton succès. Est-ce vrai ?
- Père, répondit An Tiem, je ne suis pas un ingrat. Je sais très bien que je ne serais pas où j’en suis aujourd’hui sans votre appui généreux. Mais je pense cependant que si je récolte de merveilleux fruits dans cette vie, c’est grâce aux bonnes actions de mes vies passées. Quand j’étais enfant, on m’a enseigné ces lignes :
. Pour connaître les graines semées dans tes vies passées
. Regarde les fruits que tu récoltes aujourd’hui.
. Pour savoir quels fruits tu récolteras dans tes vies futures
. Regarde les graines que tu sèmes aujourd’hui.
Je n’ai jamais oublié ces mots. Je crois qu’ils disent la vérité.
- Crois-tu donc que c’est grâce aux bonnes actions de tes vies passées que je t’ai adopté dans cette vie ? demanda le roi.
- Oui, Père, répondit An Tiem. C’est ce que je crois. »
Hung Vuong réfléchit un moment en silence, puis il continua :
« Bon, imagine alors que je te bannisse sur une île déserte avec ta femme et ton petit garçon. Crois-tu que tu survivrais ? Si je comprends bien ce que tu viens de me dire, tu devrais récolter de bons fruits où que tu te trouves, puisque tu as semé de bonnes graines dans le passé.
- Oui, Père, affirma An Tiem. Certainement.
- Bien, fit le roi en colère. Je vous bannis donc, toi, ta femme et ton fils, sur l’île Sa Chau. Nous verrons si ta théorie de graines et de fruits résiste à l’épreuve.
- Comme vous voudrez, Père » répondit An Tiem, inébranlable.
Le lendemain, An Tiem, Oanh et Hao, leur petit garçon de six ans, furent emmenés sur l’île à bord d’un petit bateau et abandonnés avec quelques mois de vivres. Quand le marin qui les avait transportés reprit la mer, Oanh éclata en sanglots.
« Ne désespère pas, lui dit An Tiem, essayant de la consoler. Si n ous avons semé de bonnes graines, nous en récolterons les fruits. Si nos graines étaient mauvaises, pleurer ne changera rien à la situation. Nos moyens de subsistance sont dans nos mains et tiennent à nos savoir-faire. Souviens-toi du proverbe, « La nature n’a pas créé les éléphants sans avoir fait pousser l’herbe. »
Ayant foi en son mari, Oanh cessa de pleurer. Ils bâtirent ensemble un abri étanche avec du bois flottant et des feuilles de palmier. Comme on ne leur avait pas permis d’emporter des graines, ils explorèrent l’île à la recherche e fruits et de légumes comestibles, mais n’en trouvèrent aucun. Ils fabriquèrent des filets pour attraper du poisson et des crevettes, puis ils ramassèrent du silex pour allumer du feu. Ils commencèrent à sécher les excédents de leur pêche, en regrettant seulement de n’avoir aucun moyen de cultiver des fruits et des légumes.
Après environ quatre mois d’exil, leurs réserves de nourriture étaient épuisées. Il leur semblait devoir vivre pour toujours avec les seuls produits de la mer. Un jour cependant, ils découvrirent un carré de melons étranges de l’autre côté de l’île. Chaque fruit était au moins trois fois plus gros que ceux qu’ils avaient l’habitude de manger. En ouvrant, l’un d’eux, ils découvrirent une chair rouge rubis et des graines noires. A leur grande joie, le fruit était délicieusement sucré. Ils dégustèrent un melon entier sous le soleil brûlant. C’était frais et désaltérant, et leur moral remonta bien vite.
An Tiem se souvient alors que plusieurs semaines auparavant, les cris d’une volée de grues traversant l’île avaient attiré son attention. Il avait vu quelques graines noires tomber de leurs becs, puis il avait oublié l’incident. Qui aurait pu imaginer qu’il s’agissait d’une nouvelle variété de melons ? Le soir même, ils préparèrent un potager se semèrent plusieurs de leurs précieuses graines.
Le jour où An Tiem commençait sa première récolte, un navire étranger fit une escale imprévue sur l’île, car ses voiles avaient été déchirées par une tempête. An Tiem aida les marins à réparer les dommages et leur montra où ils pouvaient se ravitaillera en eau fraîche. Il ramassa également un melon et le coupa en tranches pour l’offrir aux marins. Le trouvant délicieux, ceux-ci demandèrent à en acheter plusieurs. An Tiem en échangea trente contre des provisions – haricots, seigle, sucre, sel et tissu. De plus, il leur proposa de refaire escale quatre mois plus tard s’ils voulaient en acheter plusieurs centaines, demandant en échange qu’ils lui fournissent des graines et autres denrées. Le marché fut accepté.
Quatre mois passèrent. Les nouveaux melons étaient prêts pour la récolte. An Tiem et Oanh avaient semé le seigle et les haricots rouges, ils avaient largement les moyens de subsister même si le navire re revenait pas. Grâce au tissu fourni par les marins, Oanh avait cousu de nouveaux vêtements pour toute la famille.
An Tiem eut l’idée de donner au melon le nom de leur fils.
« Ces fruits nous ont donné un avenir, expliqua-t-il à Oanh. Notre enfant est l’avenir lui aussi. Ils seront donc nommés melons Hao. » L’idée plut à Oanh. Bien que la vie sur le continent lui manquât, elle restait auprès de son mari en qui elle plaçait toute sa confiance.
Un jour qu’An Tiem et Hao se promenaient sur la plage, ils entendirent soudain Oanh crier depuis la cabane :
« Le navire est là ! Le navire ! »
Hao sauta sur place pour voir le plus loin possible. C’était vrai, le navire arrivait, minuscule tache à l’horizon. Grossissant minute après minute, il finit par atteindre le rivage. An Tiem accueillit les marins et les mena au potager. Des vignes chargées de grappes vertes s’étiraient sur la fine terre sablonneuse. Ils ramassèrent plus de six cents pastèques qu’ils chargèrent ensemble à bord du navire. En échange, de nombreuses variétés de graines, des outils et des provisions de toutes sortes furent déchargés et déposés au sec, dans une grotte de l’île.
La famille d’An Tiem continua la culture des pastèques. Le sol sablonneux de l’île s’y prêtait parfaitement et leur récolte était florissante. Le navire marchand se mit à faire escale chaque mois pour en acheter et les revendre dans les autres ports. Le délicieux melon rouge fut bientôt très demandé. Il ne fallut pas très longtemps pour qu’An Tiem puisse bâtir pour sa famille une maison plus grande entourée de rizières et de champs de haricots. Il commença à élever des animaux de ferme et engagea des métayers du continent.
Quatre années étaient passées depuis le début de leur exil sur l’île Sa Chau. Un jour, An Tiem envoya vingt de ses meilleures pastèques au roi Hung Vuong III, accompagnées d’un message disant qu’elles étaient un cadeau de son fils adoptif. Surchargé par la tâche de gouverner son royaume, le roi l’avait oublié. Le cadeau raviva sa mémoire et il demanda qu’un bateau le conduise sur l’île. Il voulait voir par lui-même comment son fils s’en était sorti.
Lorsque Hung Vuong constata la réussite d’An Tiem sur son île déserte, il comprit son erreur.
« Mon fils, déclara-t-il, tout ce que tu disais à propos des graines du passé qui déterminent les fruits du futur est prouvé de toute évidence.
Tes paroles n’étaient pas celles d’un fils ingrat, comme je l’ai cru, mais celles de quelqu’un qui croit en la responsabilité de ses propres actes. »
Hung Vong demanda à An Tiem de revenir sur le continent avec sa famille et lui rendit son ancienne fonction. Les melons hao, ou pastèques, furent semés dans tout le royaume et depuis ce temps-là, chacun se souvient de l’histoire d’An Tiem en dégustant le fruit sucré à la chair rouge.