"Vous tous, hommes et femmes, ne voyez-vous pas que l’État (…) vous broie pour préserver la classe dominante, vos maîtres ? (…) Alors, allez manifester devant le palais des riches, exigez du travail. S’ils ne vous en donnent pas, exigez du pain. S’ils vous refusent les deux, prenez le pain. C’est votre droit le plus sacré ! »
Sans concession pour les systèmes politiques en place à son époque, révolutionnaire anarchiste entièrement et profondément engagée, Emma Goldman finit par déduire que les actes violents ne sont pas nécessaires à la cause. Pour elle comme pour beaucoup d'autre, les attentats sont une stratégie erronée et la violence contraire à l'esprit de l'Anarchie. Mais sa lutte était plus large encore : propagandiste et organisatrice née, Emma Goldman a aussi défendu l'égalité des femmes, l'amour libre, les droits des travailleurs, l'éducation universelle gratuite sans distinction de race ou de sexe.
Le début de sa vie
Emma Goldman est née en 1869 à Kowno en Lituanie dans une famille de commerçants juifs russes. Elle a fait ses études en Prusse orientale et à Saint-Pétersbourg, où elle s'est installée avec sa famille en 1881, quelques mois après l'assassinat du tsar Alexandre II. Goldman a vécu une enfance régie par la cruauté dans un monde dominé par la peur et l'omniprésence de la police secrète, un monde dans lequel même la plus légère expression de dissidence était sommairement écrasée. Adolescente, elle est le témoin du châtiment d'un paysan, fouetté à coup de knout dans la rue. Cet événement contribue à forger son opposition à toute autorité violente.
Brillante élève, passionnée, elle ne peut entrer au Gymnasium (équivalent des petits et grands lycées classiques français ou allemands avec étude du latin obligatoire, jusqu'au baccalauréat) parce que son professeur de religion refuse de lui donner un certificat de bonne conduite.
Elle sera obligée de travailler pour aider à subvenir aux besoins de la famille, son père ayant dilapidé la fortune familiale et mené la famille dans la pauvreté.
Adolescente, elle supplie son père de lui permettre de retourner à l’école mais il refuse catégoriquement arguant du fait que les filles n'ont pas besoin d'étudier autant que cela et ce qu'une fille juive doit savoir, c'est de cuisiner, s'occuper de son mari et faire des enfants.
Il va essayer de la marier de force à l'âge de 15 ans. Son refus sera véhément et les affrontements entre le père et la fille fréquents. Elle aura aussi à subir les assauts des hommes, notamment un viol. Tout cela va déterminer la femme qu'elle deviendra.
Emma commence à adhérer aux idées du mouvement révolutionnaire russe. Ce mouvement imaginait une société d'égaux libres, une utopie séduisante dans laquelle tous les problèmes pouvaient être résolus sur terre, par des gens ordinaires. Ses partisans se sont engagés à supprimer le régime tsariste à tout prix.
Emigration aux Etats-Unis
En 1885, Helena et sa soeur Emma arrivent à Castle Clinton à New York avant de s'installer chez leur aînée Lena à Rochester. Fuyant l'antisémitisme qui se développe à Saint-Pétersbourg, le reste de la famille les rejoint l'année suivante.
En Amérique, ses espoirs l'emportent sur la morne réalité d'un travail dans une usine de vêtements de Rochester et d'un mariage bref et malheureux avec un compagnon de travail. Un an après son arrivée, elle est choquée par le procès, la condamnation et l'exécution de militants ouvriers accusés à tort d'un attentat à la bombe sur la place Haymarket de Chicago. Après leur mort, Goldman déclare que l'Amérique "s'est révélée très décevante".
Elle se rapproche du courant antiautoritaire (personnes, courants, mouvements, structures, organisations, etc., hostiles à toute sujétion, politique ou intellectuelle. Proche de l'anarchisme).
En 1887, elle obtient la nationalité américaine. Deux ans après Emma Goldman quitte la famille de sa sœur et son mari, et monte dans un train pour New York.
Son engagement politique
Emma rejoint le mouvement anarchiste allemand et rencontre l'un de ses leaders, le brillant éditeur et orateur Johann Most, qui l'aide à devenir une oratrice pleine d'esprit et de provocation. Elle rencontre également l'homme qui deviendra la personne la plus importante et la plus durable de sa vie, Alexander Berkman. Son engagement envers Berkman était sans limite et, en 1892, elle devint complice de la tentative d'assassinat par Berkman du magnat de l'acier Henry Clay Frick, pour se venger de la brutalité avec laquelle Frick avait traité les travailleurs lors de la grève de l'acier de Homestead. Une action dont ils attendent qu'elle inspire la peur dans les rangs du patronat tout en encourageant les travailleurs à se révolter contre le système capitaliste, comme cela s'est passé en Russie. Ils n'avaient pas compris qu'il y a une différence entre vivre aux États-Unis et vivre dans la Russie tsariste. Le modèle de la révolution russe ne peut s'appliquer aux USA.
Ses engagements la conduisent en prison
Elle collabore à l'hebdomadaire Lucifer, The Light-Bearer, Lucifer, Le Porteur de Lumière (1883-1907), devient une grande oratrice devant des foules de plus en plus nombreuses, les incitant à défendre leurs droits. Accusée d'incitation à l'émeute, elle est condamnée à un an de détention au pénitencier de Blackwell’s Island où elle développera un vif intérêt pour l’éducation des enfants, ce qui sera plus tard son principal engagement. Libérée en 1895, elle se lance dans une tournée de conférences à travers l'Europe et les Etats-Unis
Neuf ans après la tentative d'assassinat de Frick, Emma sera mêlé à un autre acte de violence politique. En 1901, le président William McKinley est assassiné par un anarchiste autoproclamé, Leon Czolgosz , qui dit avoir été inspiré par l'une des conférences de Goldman. Goldman prend la défense de Czolgosz (bien qu'ils n'aient aucun lien antérieur) en déclarant : "En tant qu'anarchiste, je suis opposée à la violence. Mais si le peuple veut se débarrasser des assassins, il doit se débarrasser des conditions qui produisent les meurtriers". Tout au long de sa vie, Goldman s'opposera à la violence en théorie, mais la défendra en pratique en rejetant la responsabilité des actes de violence sur l'État et les classes dirigeantes.
De plus en plus éloquente
En 1903, une loi contre les anarchistes est votée par le Congrès de Washington. Emma n'en continue pas moins sa propagande et publie en 1906 une nouvelle revue, Mother Earth, consacré à la politique et à la littérature. Sa prose pleine d'entrain, écrit Goldman, "exprimerait sans crainte toute cause impopulaire". Elle écrit son premier livre, Anarchism and Other Essays, en 1910 d'autres suivront notamment ses mémoires, qui sont traduites en français : "Vivre ma vie".
Son éloquence légendaire touchait de plus en plus les gens. Elle savait s'adresser à eux en maniant à la fois l'humour, le discours et la porte ouverte sur l'espoir.
La déportation
Pour s'être opposés à l'appel sous les drapeaux pendant la Première Guerre mondiale, Goldman et Berkman sont condamnés à deux ans de prison puis à être déportés en Russie soviétique en décembre 1919.
La désillusion est grande de découvrir que l'esprit de la Révolution est bafoué, trahi. La corruption, la tyrannie règnent en maître absolu sur le pays. Deux ans après, ils fuient la Russie pour témoigner et alerter le monde sur ce qu'est devenu ce pays "Toute ma vie, je me suis nourri de l'esprit merveilleux de la Russie", écrira plus tard Emma, "puis je l'ai trouvé prostré, jeté dans le caniveau, attaqué de toutes parts, endurant des tortures que l'enfer de Dante n'aurait pas pu contenir. Et surtout, poignardée en plein cœur par ses propres amis. Et puis ne pas pouvoir aider, ne serait-ce qu'un peu... mais c'était impossible".
Tout au long des années 1920 et 1930, elle a poursuivi ses efforts pour dénoncer le régime bolchevique comme une dictature réactionnaire fondée sur le terrorisme et la persécution.
La vie en exil
Après avoir quitté Russie, fin 1921, Bergman et Emma, considérés comme « dangereux se trouvent apatrides. Ils errent de l’Allemagne à l’Angleterre, dans l’attente d’un visa pour s’installer. Ils finissent par trouver refuge en France, « berceau de l’anarchisme ». Berkman a vécu à Nice, où il est mort en 1936. Goldman a vécu à Saint-Tropez, où elle a écrit son autobiographie épique, Living My Life (Vivre ma vie) . Lors de sa publication, le New York Times a conseillé aux lecteurs "d'accorder moins d'attention à la politique de Goldman et de lire le livre comme un document humain d'un intérêt des plus captivants".
Ses autres combats
Féministe libertaire, elle est sur tous les fronts. La dénonciation du patriarcat institutionnel et familial (l'instinct de propriété du mâle lui octroyant tous les droits sur la femme) et par extension l'égalité des sexes ainsi que l'institution du mariage faisant perdre à la femme son nom, sa liberté, sa vie et le droit à l'union libre font parti des autres engagements auxquelles elle se donne avec la même énergie.
Elle est l’une des pionnières du combat pour le contrôle des naissances. Elle appelle les femmes, souvent mère de 9, 10, voire 11 enfants, à utiliser la contraception, seul moyen pour elles de devenir citoyennes à part entière et de remettre effectivement en cause l'omnipotence économique, politique et culturelle des hommes. Ce qui lui vaut par ailleurs un nouveau séjour en prison pour propagande en faveur de la contraception.
À soixante-sept ans, Emma se consacre à un dernier combat : une guerre vouée à l'échec contre le fascisme en Espagne. Au cours de l'été 1936, les ouvriers, les paysans et les anarchistes espagnols avaient repoussé l'insurrection militaire menée par le général Franco et commencé à poser les premières pierres d'une société anarchiste de grande envergure. Emma se rendit trois fois en Espagne au cours de la guerre, jouant le rôle de publiciste et de collecteur de fonds pour les anarcho-syndicalistes espagnols. Mais la révolution anarchiste est de courte durée. La victoire de Franco et des forces nationalistes est un coup dur. Goldman a déclaré plus tard que la guerre civile espagnole l'avait influencée plus profondément que son expérience en Russie.
Retour définitif d'exil
En mai 1940, Goldman meurt d'une attaque cérébrale à Toronto, au Canada. Bien qu'elle se soit vu refuser l'entrée aux États-Unis, à l'exception d'une brève visite en 1934 pour la publication de son autobiographie, elle est autorisée à franchir la frontière dans la mort. Elle est enterrée au cimetière Waldheim de Chicago, près des tombes des martyrs de Haymarket. Jusqu'au bout de sa vie, elle n'a jamais cessé de lutter.
Emma Goldman, surnommée la femme la plus dangereuse d'Amérique par Hoover, était une femme qui a passé sa vie à se battre pour la justice, l'équité, la liberté, le respect des individus, que ce soit homme, femme ou enfant. Le monde qu'elle voulait, était un monde où chacun avait le droit à sa place, avait le droit de vivre en paix, d'être respecté. Un monde idéal que de nombreux autres partagent encore et toujours. C'est une lutte sans fin que l'on continue de mener de nos jours encore.
Pour raconter son histoire, ce documentaire en Version française sous-titrée :
.mma Goldman, une femme extrêmement dangereuse