Depuis toujours, il est un fait avéré, les fées sont innombrables en Franche-Comté. Elles y pullulent comme les colchiques dans les prés à la fin de l'été. Les fées de la Comté ne sont pas imaginaires. Loin de là. Partout elles ont laissé des empreintes bien réelles. Des rochers, des sources, des chemins portent leur nom. Ici, c'est une cascade rieuse où certaines nuits d'été le chant des fées se mêle à celui de l'eau. Là, c'est une grotte où les jeunes filles de jadis venaient déposer des offrandes et demander aux fées de leur trouver un bon mari. Dans cette riche famille de femmes magiques presque chacune a sa spécialité, son domaine réservé. Par exemple, il en est une très appréciée par tous les assoiffés. Elle est un peu comme la sainte patronne des ivrognes, poivrots, soulards, pochetrons et autres grands buveurs de la région Tous les vignerons la vénèrent comme une bienfaisante divinité. Je vous dirais plus tard qu'elle en est la raison. Cette fée se montre pourtant des plus distinguées. Les gens du coin l'appellent la fée bleue ou la Lauzine. Elle tirerait son nom d'un petit ruisseau le Lauzin qui se jette dans l'Ognon près de Villersexel. Si l'on en croit les vieilles croyances populaires, la Lauzine possède la beauté antique des anciennes déesses gauloises. Belle dame blonde portant un collier d'or autour du cou, on la voit toujours vêtue d'une longue robe bleue. D'un bleu azur qui étincelle dans l'obscurité. Souveraine sur la vallée où coule le Lauzin, la fée se déplace la nuit sur un char tiré par un grand cerf. Tous ceux qui jurent l'avoir entrevu disent que debout sur son char blanc, elle guide le cerf avec une grande adresse
C'est dans cet équipage fabuleux, que Lauzine va et vient aux quatre coins de son domaine. Elle veille à tout, s'inquiétant des récoltes de blé des hommes et des provisions de glands des écureuils. C'est une dame sans âge qui fait corps avec cette campagne à demi sauvage. Quand elle passe dans la forêt du Borey, les fouletots jouent du cor pour la saluer . Sa demeure secrète se cache, dit-on dans l'immense forêt de Noroy-l'Archevêque. Dans un endroit masqué par des futaies, il existe une porte magique. Une porte ressemblant à un grand rectangle de terre sur lequel aucun être humain n'a jamais posé le pied. Un endroit sacré. C'est là, que l'entrée de sa demeure souterraine. Là, où la fée se retire pendant le jour. Car Lauzine ne vit vraiment que la nuit. Le jour pour les hommes et la nuit pour les fées dit un vieux proverbe.
Tout au long de sa très longue existence, la fée Lauzine a accompli quantité d'actes magiques. Des choses surnaturelles, infimes ou grandioses. Mais de tous ses exploits féériques, il en est un qui a marqué plus que tous les autres l'esprit et la mémoire des humains. Certes, cette fée a sauvé bien des vies, multipliée des récoltes, offert de l'or à de pauvres gens et punis bien des méchants. Pourtant ce n'est pas cela que l'on retient d'elle. Non, la prouesse que la majorité des hommes préfère est d'une nature... vinicole. Les gens du cru racontent, la main sur le coeur qu'il existe non loin de la commune de Borey une petite fontaine merveilleuse. Le soir de Noël, la fée Lauzine change son eau en vin. En vin blanc parfumé ! Les hommes des environs, même s'ils n'ont pas été vérifier, aiment plus que toute autres cette légende-là. Ils en rêvent souvent. Et jusqu'à un âge avancé. Sans cette fontaine à vin, on peut à juste raison spéculer que la mémoire de Lauzine se serait totalement effacée? A quoi tiennent les choses.
On raconte qu'un jour des neiges d'antan, un jeune étranger vient s'installer dans le pays.. Il s'appelait Honorin Bichet. Il s'agissait d'un gentil garçon dont le teint rubicond trahissait son incorrigible penchant pour la boisson. Il ne fallut pas longtemps pour que l'histoire de la fontaine magique ne vienne à ses oreilles. On était en mars et l'année lui parut bien longue à finir. Une année interminable. Enfin ce fut les dernier jours de décembre.. En ce temps-là ne pas aller à la messe de minuit passait pour un acte sacrilège. Tant pis ! Honorin prit le risque de se brouiller avec Dieu car le gaillard voulait à tous prix goûter au vin féérique. A l'heure où tout le village remplissait l'église, lui, Honorin l'assoiffé courait sur le chemin qui conduit à la petite fontaine. Il avait pris avec lui deux grands seaux et il courait, excité comme un âne devant une carotte. Il arrivait tout juste quant au loin, la cloche de l'église sonna minuit. L'heure magique, l'heure de tous les possibles et incroyables. Honorin Bichet plaça ses mains sous le jet de la fontaine. Il les porta à ses lèvres mais il fit la grimace ce n'était que de l'eau glacée. Peut-être était-il trop tôt, il recommença, recommença encore pour de toute la nuit ne boire que l'eau.
Depuis cette fois-là, Honorin Bichet ne croit plus aux fées ! Quant à nous nul besoin d'en faire autant Il faut juste se souvenir que les fées n'offrent leurs merveilles qu'à ceux qui le méritent !
Hervé Thiry-Duval
(extrait de Veillées Franc-Comtoises - Contes populaires)