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Esther GRANEK

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Esther Granek est une poétesse belge de langue française. Auteur-compositeur de chansons, poèmes, ballades, textes d’humeur et d’humour, elle a publié plusieurs recueils.

Née à Bruxelles le 7 avril 1927, elle est autodidacte du fait des lois antijuives durant l’Occupation.
 
Pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1940, elle déménage avec sa famille de Bruxelles à Bagnères-de-Luchon en France, puis fut déportée dans un camp de concentration à Brens (Tarn) près de Gaillac. Avec sa famille, elle a pu s'échapper du camp en 1941, quelques jours avant que tout le camp ne fût envoyé à l'extermination, et elle est retournée à Bruxelles. Jusqu'en 1943, elle resta cachée chez son oncle et sa tante Jean Gorren et Henriette Gelernter Gorren sans sortir, cette dernière se fit arrêter et enfermer à la Caserne Dossin pour la protéger en refusant de donner son adresse. De 1943 jusqu'à la fin de l'occupation nazie, Esther Granek fut cachée par une famille chrétienne à Bruxelles avec de faux papiers, prétendant être leur enfant, et travailla dans leur magasin.
 
Elle habite en Israël depuis 1956. Elle a été employée à l’Ambassade de Belgique à Tel-Aviv aux fonctions de secrétaire-comptable durant 35 ans. La décoration civique de première classe lui a été décernée en récompense de la qualité de son travail. Certains de ses poèmes ont été dits à la Radio-Télévision belge en 1988.
Elle est décédée à Tel-Aviv le 9 mai 2016.
 


Esther GRANEK

 
Saisir l’instant

 

Saisir l’instant tel une fleur
Qu’on insère entre deux feuillets
Et rien n’existe avant après
Dans la suite infinie des heures.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. S’y réfugier.
Et s’en repaître. En rêver.
À cette épave s’accrocher.
Le mettre à l’éternel présent.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. Construire un monde.
Se répéter que lui seul compte
Et que le reste est complément.
S’en nourrir inlassablement.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant tel un bouquet
Et de sa fraîcheur s’imprégner.
Et de ses couleurs se gaver.
Ah ! combien riche alors j’étais !
Saisir l’instant.

Saisir l’instant à peine né
Et le bercer comme un enfant.
A quel moment ai-je cessé ?
Pourquoi ne puis-je… ?

Esther Granek, Je cours après mon ombre, 1981

 

Esther GRANEK  

T’es pas beau, l’humain !

 

Remontant donc les millénaires
jusqu’au temps où (station debout)
tu devins maître de la terre
depuis l’éléphant jusqu’au pou,
tu te déclaras bien tourné,
te sacrant Narcisse à jamais.
Horreur ! De quel oeil te vois-tu,
toi mammifère mal fichu !
Car pour te dire les choses en gros,
t’es pas beau, l’Humain ! T’es pas beau !…

Ta main te devenant l’outil
qui soudain te différentie
(étant quasi seul animal
à marcher à la verticale),
dès lors, balançant tes battoirs
en un va-et-vient ridicule,
tes bras te sont double pendule
marquant ton pas. Sans le vouloir.
Là, pour te dire les choses en gros,
t’es pas beau, l’Humain ! T’es pas beau !…

Dessous les voiles où tu enfermes
les déserts de ton épiderme,
tes crins en touffes et en bouquets
(sortes de burlesques futaies,
poils clairsemés et poils touffus,
forêts, oasis incongrues
où folichonnent tes attraits)
te font paraître bien plus nu.
Ça, pour te dire les choses en gros,
t’es pas beau, l’Humain ! T’es pas beau !…

Car te comparant au félin,
tu es l’ivraie, et lui l’or fin.
Le cheval a plus de noblesse
en chaque patte, en chaque fesse
que toi déployant ton meilleur.
Total aveugle à ta laideur,
tu ris pourtant comme un p’tit fou
en regardant les singes au zoo.
Vrai, pour te dire les choses en gros,
t’es pas beau, l’Humain ! T’es pas beau !…

Ô pesanteur ! Ô triste loi !
Ô traction du haut vers le bas !
C’est perpendiculaire au sol
que ta colonne se détraque,
te faisant vertèbres patraques
dès l’âge où tes chairs seront molles.
Alors, vieille outre flasque et terne,
panoplie de drapeaux en berne…
Bref, pour te dire les choses en gros,
t’es pas beau, l’Humain ! T’es pas beau !…

Esther Granek, Je cours après mon ombre, 1981

 

Esther GRANEK  

 

J’ai attrapé un chant d’oiseau

 

J’ai attrapé un chant d’oiseau
Et je l’ai mis dans ma guitare.
Il en sort un refrain de paix
Qui fait trêve de mes regrets.

J’ai rapporté des verts coteaux
Un peu de leurs parfums sauvages.
J’ai rapporté couleurs de mai
Et les ai mises en un bouquet.

J’ai emporté dans mes voyages
Et ta présence et ton visage.
Et c’est comme un cadeau des cieux
Car étant seul je suis à deux.

Esther Granek, Portraits et chansons sans retouches, 1976

 

 Esther GRANEK

 

Rêves

 

Je te vois t’accrochant aux rêves.
Triste et dur sera ton réveil,
car poursuivant de faux soleils,
en eux se desséchera ta sève.

En toi tu sais vivre par coeur
à force d’imagination.
Tristes et dures seront les heures
te ramenant à la raison.

Tu vas, t’inventant des images,
inversant les réalités.
Triste et dur sera le voyage
qui vient parfois te réveiller.

Eh bien, qu’il me soit triste et dur!
Encor j’en veux payer le prix,
et que mes rêves ne soient finis!
Par-delà mes réveils, qu’ils durent!

Esther Granek, Portraits et chansons sans retouches, 1976

 

Esther GRANEK  

 

Contradictions

 

Ils cohabitent en moi.
Se battent sans qu’on le voie :

Le passé le présent
Le futur et maintenant
L’illusion et le vrai
Le maussade et le gai
La bêtise la raison
Et les oui et les non
L’amour de ma personne
Les dégoûts qu’elle me donne
Les façades qu’on se fait
Et ce qui derrière est
Et les peurs qu’on avale
Les courages qu’on étale
Les envies de dire zut
Et les besoins de lutte
Et l’humain et la bête
Et le ventre et la tête
Les sens et la vertu
Le caché et le nu
L’aimable et le sévère
Le prude et le vulgaire
Le parleur le taiseux
Le brave et le peureux
Et le fier et le veule…

Pour tout ça je suis seul.

Esther Granek, Ballades et réflexions à ma façon, 1978

 

 Esther GRANEK

 

Évasion

 

Et je serai face à la mer
qui viendra baigner les galets.
Caresses d’eau, de vent et d’air.
Et de lumière. D’immensité.

Et en moi sera le désert.
N’y entrera que ciel léger.
Et je serai face à la mer
qui viendra battre les rochers.

Giflant. Cinglant. Usant la pierre.
Frappant. S’infiltrant. Déchaînée.
Et en moi sera le désert.
N’y entrera ciel tourmenté.

Et je serai face à la mer,
statue de chair et coeur de bois.
Et me ferai désert en moi.
Qu’importera l’heure. Sombre ou claire …

Esther Granek    De la pensée aux mots 

 

 

Esther GRANEK

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