Ce jour-là comme chaque jour sur la route qui entourait le village Martin, l’âne, trottinait.
Il ne pensait à rien de bien particulier quand il aperçut, sur le mur, une affiche couverte de signes difficiles à déchiffrer.
Et il s’en approcha pour essayer de comprendre ce qu’elle disait.
« Drôle d’annonce !
C’est sûrement de l’arabe ou de l’hébreu ou alors,mais oui elle doit être à l’envers :
"ON RECHERCHE Bêtes de somme (Éléphants, Chameaux, Chevaux, Dromadaires Lamas, Bœufs) pour transporter...
" Tiens !... Et les Ânes !...
Non, pas de place pour eux.
Jamais rien pour eux !
Nous avons beau avoir de longues oreilles, chacun nous laisse entendre qu’elles ne valent pas celles des Éléphants !
Et nous n’avons ni leur trompe ni leurs défenses ni leur force.
Ah ! si nous pouvions leur ressembler !...
Bien sûr, nous sommes entêtés, et nous savons – on nous le reproche souvent –où nous voulons aller, mais nous n’avons pas – hélas – l’ardeur des Bœufs ni leurs superbes cornes.
Ah ! si nous pouvions accomplir la moitié de ce qu’ils peuvent faire !...
Donc, pas d’Ânes, jamais d’Ânespour transporter les Personnes Importantes.
On leur laisse le menu fretin, les petits, les pas lourds, les manants.
Eh ! bien, merci, merci beaucoup. »
Alors, tandis que Chameaux et Dromadaires, Éléphants et Chevaux, Lamas et Bœufs se regroupaient devant l’affiche, pour offrir leurs services, Martin, l’Âne, s’en fut amèrement brouter l’herbe des champs.
Les Éléphants rutilants furent expédiés aux Indes pour transporter le Maharadjah.
Et, suivi de gardes empressés, vers l’Égypte, le Chameau superbe emmena le Pharaon et son épouse préférée.
Le Cheval avec César, précédé de ses soldats, aux pieds agiles, marcha sur Rome.
Quant aux Lamas, aux Dromadaires et aux Bœufs, ils s’en allèrent partout sur la terre, transporter
des Seigneurs, un Shah, des Reines, un Empereur et un Sultan et quelques Marchands...
Resté seul au village Martin, l’Âne, continua de brouter l’herbe des prés, attendant, éventuellement, qu’on lui demandât de transporter quelqu’un.
Il n’était pas difficile.
Peu lui importait le rang, ou la richesse, de la personne qu’on lui confierait, car il n’était pas fier.
Non, pas fier du tout.
À peine achevait-il sa remarque qu’un homme s’approcha de lui et l’interpella :
« Je cherche une bête qui voudrait bien transporter un Haut Personnage. »
Mais l’Âne lui répondit : « Toutes les bêtes qui peuvent transporter les Personnages Importants sont déjà parties. »
« Et toi ? demanda l’homme. »
« Moi, je suis un Âne, et les Ânes ne peuvent pas transporter les Importantes Personnes.
Seulement les autres. » « Je suis fier de mes oreilles mais je sais bien qu’elles sont ridicules à côté de celles de l’Éléphant.
Je suis satisfait de mes yeux mais ils ne peuvent être comparés à ceux du Chameau.
C’est vrai, je n’ai pas à être mécontent de moi mais je n’ai rien, non plus, pour être trop fier.
Je n’ai ni trompe, ni défenses, ni bosses, ni cornes.
Ah ! si j’étais... »
L’homme éclata de rire et lui dit : « Ce Haut Personnage que je souhaite que tu transportes est aussi une toute Petite Personne puisque c’est un enfant qui n’est pas encore né.
C’est le Messie et son nom est Jésus.
Sa mère doit parcourir un long chemin sur le dos d’une bête sans trop de fierté ni d’allure.
Et c’est pourquoi je t’ai choisi.
Tu l’accompagneras à Bethléem et son fils naîtra, là-bas, parmi les humbles.
Âne, c’est toi que le Roi des Rois a choisi pour porter Marie et son fils.
Et tu pourras en être fier.
À jamais. »
Christopher Gregorowski
Le choix du roi des rois
J.P. Delarge, 1977
(Adaptation)
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