Par Pestoune
A Saverne vit encore aujourd'hui (1852) un vitrier qui, depuis de longues années, avait l'habitude de s'en aller tous les dimanches matin au château du Greifenstein, situé à l'ouest de la ville à l'entrée de la belle vallée de la Zorn. Il s'asseyait sur un rocher, prenait son flageolet et se mettait à jouer un petit air Or, plusieurs fois, en face de lui, sur le donjon ruiné, était apparue une dame vêtue de blanc, qui l'avait accompagné sur une flûte.
Au début, le vitrier resta stupéfait devant cette étrange apparition ; mais il s'y habitua peu à peu, si bien qu'une fois, apercevant à nouveau la dame sur le rebord vertigineux de la tour, il s'enhardit et l'interpella :
"Prenez garde de tomber !"
Et la dame répondit en soupirant :
"S'il plaisait à Dieu, je pourrais me précipiter au fond de cette vallée pour mettre un terme à mes souffrances.
-- Etes-vous donc si malheureuse ? demanda le vitrier pris de compassion.
-- Plus que vous ne pouvez vous l'imaginer, répondit l'apparition : je n'ai pas trouvé de repos dans la tombe. Du temps où je vivais sur la terre, j'étais vaniteuse et cupide ; j'entassais trésors sur trésors et les cachais dans ce château ; j'ai aussi injustement acquis cette prairie qu'on appelle encore maintenant Helematt d'après mon nom - Helena. Mais mes souffrances peuvent prendre fin. La malédiction du Ciel, en raison de mes péchés, me change chaque vendredi en un hideux crapaud. Celui qui aura le courage de m'embrasser sous cet aspect et de prendre la clé d'or que j'ai dans la bouche, celui-là me délivrera. Il aura pour lui un tiers des riches trésors caché dans les cavernes de ces rochers ; il devra employer les deux autres tiers en bonnes oeuvres."
Ces paroles, avec le regard craintif et suppliant que la dame lui jetait, décidèrent le vitrier à lui promettre qu'il tenterait, le vendredi suivant, d'obtenir sa rédemption.
Il vent en effet à l'heure convenue, mais quand il aperçut sur le rocher l'immense et hideux crapaud avec ses gros yeux ronds, saillants et étincelants, il perdit tout son courage et prit craintivement sa course jusqu'au bas de la montagne.
Depuis ce jour, il ne retourna plus au château du Greifenstein et je joua plus jamais de son instrument favori.
extrait de Contes et légendes : La France Mystérieuse
aux éditions Métive
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