Par Pestoune
Saisons
En mai, dans le jardin où tous deux cheminions,
La rosée allumait au soleil ses facettes ;
Les branches soupesaient indolemment leurs fruits
Encor verts par-dessus les grillages détruits ;
En août, nos doigts gourmands ont laissé des fossettes
Dans la ronde chair rouge et verte des brugnons.
En octobre, les fruits ne seront plus aux branches,
L’automne répandra sa légère rousseur ;
Décembre nous rendra les lampes et la table,
Mais ta bouche est un fruit rouge, mûr et durable,
Et mes dents y viendront mordre de si bon cœur
Que j’oublierai l’hiver et ses pelouses blanches.
Lucie Delarue-Mardrus, Horizons, Tendresses, 1904
L’odeur de mon pays
L’odeur de mon pays était dans une pomme.
Je l’ai mordue avec les yeux fermés du somme,
Pour me croire debout dans un herbage vert.
L’herbe haute sentait le soleil et la mer,
L’ombre des peupliers y allongeait des raies,
Et j’entendais le bruit des oiseaux, plein les haies,
Se mêler au retour des vagues de midi.
Je venais de hocher le pommier arrondi,
Et je m’inquiétais d’avoir laissé ouverte
Derrière moi, la porte au toit de chaume mou…
Combien de fois, ainsi, l’automne rousse et verte
Me vit-elle, au milieu du soleil et, debout,
Manger, les yeux fermés, la pomme rebondie
De tes prés, copieuse et forte Normandie ?
Ah ! je ne guérirai jamais de mon pays !
N’est-il pas la douceur des feuillages cueillis
Dans leur fraîcheur, la paix et toute l’innocence ?
Et qui donc a jamais guéri de son enfance ?…
Lucie Delarue-Mardrus « Choix de poèmes. Derniers vers inédits. Traductions » (1951)
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