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    http://www.youtube.com/watch?v=gRgwAew78Hc&feature=player_embedded

     

    La mort du Loup


    Les nuages couraient sur la lune enflammée
    Comme sur l'incendie on voit fuir la fumée,
    Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon.
    Nous marchions sans parler, dans l'humide gazon,
    Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
    Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
    Nous avons aperçus les grands ongles marqués
    Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
    Nous avons écouté, retenant notre haleine
    Et le pas suspendu. -- Ni le bois, ni la plaine
    Ne poussait un soupir dans les airs; Seulement
    La girouette en deuil criait au firmament;
    Car le vent élevé bien au dessus des terres,
    N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
    Et les chênes d'en-bas, contre les rocs penchés,
    Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
    Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
    Le plus vieux des chasseurs qui s'étaient mis en quête
    A regardé le sable en s'y couchant; Bientôt,
    Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
    A déclaré tout bas que ces marques récentes
    Annonçait la démarche et les griffes puissantes
    De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
    Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
    Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
    Nous allions pas à pas en écartant les branches.
    Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient,
    J'aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
    Et je vois au delà quatre formes légères
    Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
    Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
    Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
    Leur forme était semblable et semblable la danse;
    Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
    Sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi,
    Se couche dans ses murs l'homme, leur ennemi.
    Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
    Sa louve reposait comme celle de marbre
    Qu'adorait les romains, et dont les flancs velus
    Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
    Le Loup vient et s'assied, les deux jambes dressées,
    Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
    Il s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris,
    Sa retraite coupée et tous ses chemins pris,
    Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
    Du chien le plus hardi la gorge pantelante,
    Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer,
    Malgré nos coups de feu, qui traversaient sa chair,
    Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
    Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
    Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé,
    Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
    Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
    Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde,
    Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang;
    Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant.
    Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
    Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
    Et, sans daigner savoir comment il a péri,
    Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

    J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
    Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre
    A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
    Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois,
    Sans ses deux louveteaux, la belle et sombre veuve
    Ne l'eut pas laissé seul subir la grande épreuve;
    Mais son devoir était de les sauver, afin
    De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
    A ne jamais entrer dans le pacte des villes,
    Que l'homme a fait avec les animaux serviles
    Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
    Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

    Hélas! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,
    Que j'ai honte de nous , débiles que nous sommes!
    Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
    C'est vous qui le savez sublimes animaux.
    A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse,
    Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse.
    --Ah! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,
    Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au coeur.
    Il disait: " Si tu peux, fais que ton âme arrive,
    A force de rester studieuse et pensive,
    Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté
    Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
    Gémir, pleurer prier est également lâche.
    Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
    Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,
    Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler."

     

    Alfred de Vigny


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  • Le violon brisé

    Aux soupirs de l'archet béni,
    Il s'est brisé, plein de tristesse,
    Le soir que vous jouiez, comtesse,
    Un thème de Paganini.

    Comme tout choit avec prestesse !
    J'avais un amour infini,
    Ce soir que vous jouiez, comtesse,
    Un thème de Paganini.

    L'instrument dort sous l'étroitesse
    De son étui de bois verni,
    Depuis le soir où, blonde hôtesse,
    Vous jouâtes Paganini.

    Mon coeur repose avec tristesse
    Au trou de notre amour fini.
    Il s'est brisé le soir, comtesse,
    Que vous jouiez Paganini.

     

    Emile NELLIGAN (1879-1941)

    http://www.dailymotion.com/video/x1xv5v_le-violon-juif_music

     

     

     

     

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  • Edgar Moskopp 10


    Edgar-Moskopp-

     

    Chanson en Si

     

    Si j'étais noble Faucon,
    Tournoîrais sur ton balcon...
    - Taureau : foncerais ta porte...
    - Vampire : te boirais morte...
    Te boirais !

    - Geôlier : lèverais l'écrou...
    - Rat : ferais un petit trou...
    Si j'étais brise alizée,
    Te mouillerais de rosée...
    Roserais !

    Si j'étais gros Confesseur,
    Te fouaillerais, ô Ma Soeur !
    Pour seconde pénitence,
    Te dirais ce que je pense...
    Te dirais...

    Si j'étais un maigre Apôtre,
    Dirais : " Donnez-vous l'un l'autre,
    Pour votre faim apaiser :
    Le pain-d'amour : Un baiser. "
    Si j'étais !...

    Si j'étais Frère-quêteur,
    Quêterais ton petit coeur
    Pour Dieu le Fils et le Père,
    L'Eglise leur Sainte Mère...
    Quêterais !

    Si j'étais Madone riche,
    Jetterais bien, de ma niche,
    Un regard, un sou béni
    Pour le cantique fini...
    Jetterais!

    Si j'étais un vieux bedeau,
    Mettrais un cierge au rideau...
    D'un goupillon d'eau bénite,
    L'éteindrais, la vespre dite,
    L'éteindrais !

    Si j'étais roide pendu,
    Au ciel serais tout rendu :
    Grimperais après ma corde,
    Ancre de miséricorde,
    Grimperais !

    Si j'étais femme... Eh, la Belle,
    Te ferais ma Colombelle...
    A la porte les galants
    Pourraient se percer des flancs...
    Te ferais...

    Enfant, si j'étais la duègne
    Rossinante qui te peigne,
    Senora, si j'étais Toi...
    J'ouvrirais au pauvre Moi,
    - Ouvrirais !

     

    Tristan CORBIERE (1845-1875)

     

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    Le pardon

    Pour peu que votre image en mon âme renaisse,
    Je sens bien que c'est vous que j'aime encor le mieux.
    Vous avez désolé l'aube de ma jeunesse,
    Je veux pourtant mourir sans oublier vos yeux,

    Ni votre voix surtout, sonore et caressante,
    Qui pénétrait mon coeur entre toutes les voix,
    Et longtemps ma poitrine en restait frémissante
    Comme un luth solitaire encore ému des doigts.

    Ah ! j'en connais beaucoup dont les lèvres sont belles,
    Dont le front est parfait, dont le langage est doux.
    Mes amis vous diront que j'ai chanté pour elles,
    Ma mère vous dira que j'ai pleuré pour vous.

    J'ai pleuré, mais déjà mes larmes sont plus rares ;
    Je sanglotais alors, je soupire aujourd'hui ;
    Puis bientôt viendra l'âge où les yeux sont avares,
    Et ma tristesse un jour ne sera plus qu'ennui.

    Oui, pour avoir brisé la fleur de ma jeunesse,
    J'ai peur de vous haïr quand je deviendrai vieux.
    Que toujours votre image en mon âme renaisse !
    Que je pardonne à l'âme au souvenir des yeux !

     

    René-François SULLY PRUDHHOMME

    (1839 - 1907)


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  • Les chats - Charles Baudelaire

     

    Les chats

     

    Les amoureux fervents et les savants austères
    Aiment également, dans leur mûre saison,
    Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
    Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

    Amis de la science et de la volupté
    Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres ;
    L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
    S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

    Ils prennent en songeant les nobles attitudes
    Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
    Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin ;

    Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
    Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
    Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

     

     

    Charles BAUDELAIRE  

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