• Les lutins de Rune-Riou

     

    Vous vous rappelez tous l’année 1871, l’année de la grande guerre J’étais alors journalier trois jours de la semaine au Kergoz, et les trois autres jours, à Renefaouès, en Plouaret.

    Je dus partir aussi pour l’armée, comme les autres hommes de mon âge. Cela ne me fit pas grand effet, de partir, attendu que toute la jeunesse du pays partait avec moi et que nous nous connaissions presque tous. Cependant, quand je vis ma mère pleurer, je me sentis aussi des larmes ayx yeux ; mais, une fois en route, ce fut fini, et je chantai même avec les autres. Notre campagne ne fut pas de longue durée ; sept semaines seulement. Nous allâmes jusqu’à une ville nommée Vire, en Normandie, et passâmes par beaucoup d’autres villes, dont je ne me rappelle plus les noms.

    Bien que mon absence n’eût pas été longue, quand je retournai au pays, mes places au Kergoz et à Runefaouès étaient déjà occupées par d’autres, et me voilà sans travail.

    Un dimanche que je revenais de la messe matinale, je rencontrai au Rubezenn Pauline Le Dantec, qui se rendait à la grand-messe, et, comme elle savait que j’étais sans ouvrage, elle me dit :

    « Si tu veux, Jean, tu viendras travailler chez moi, à Rune-Riou, trois jours la semaine, jusqu’à ce que tu aies trouvé une autre place ? »

    Je m’empressai d’accepter, et j’allai donc trois jours la semaine à Rune-Riou. Je venais coucher, toutes les nuits, chez ma mère, à Rune-ann-Igolenn. Les chemins sont mauvais, en hiver, comme vous le savez, entre Rune-Riou et Rune-ann-Igolenn, et une nuit qu’il pleuvait à verse, Pauline me dit :

    « Si tu veux, Jean, quand il fera mauvais temps, comme aujourd’hui, tu resteras coucher à Rune-Riou ; mais il te faudra coucher au fournil, où il y a un lit inoccupé ? »

    Je m’empressai d’accepter.

    Personne, à Rune-Riou, ne voulait coucher dans ce fournil, parce que les lutins, ou les démons ou les revenants, on ne sait pas bien lesquels, y faisaient, la nuit, un vacarme d’enfer et jouaient toutes sortes de mauvais tours à ceux qui osaient s’y aventurer J’avais bien entendu parler des lutins de l’ancien manoir de Rune-Riou, comme tout le monde, dans la commune ; mais l’ancienne maison avait été démolie et remplacée par une autre, toute neuve, et je pensais que les lutins avaient abandonné les lieux. Ils n’avaient fait que changer de logement, et s’étaient retirés dans le fournil, ce que j’ignorais.

    J’avais couché trois nuits, tranquille et sans entendre le moindre bruit. On me demandait bien, le matin, avec un sourire malin, si j’avais bien dormi ; mais, comme je ne me doutais de rien, je n’y attachais aucune conséquence.

    La quatrième nuit, peu après m’être mis au lit, j’entendis un bruit singulier, ragn ! ragn ! ragn !, comme de quelqu’un qui rongerait de vieilles croûtes de pain ; puis je pensai que c’étaient des rats, qui rangeaient des planches, et je frappai fortement sur le bois du lit pour les faire taire. Mais le bruit continuait plus fort, et j’allais parler et demander ce qui faisant ce bruit et prier qu’on me laissât dormir tranquille, lorsque je songeai :

    « Bah ! qu’est-ce que cela me fait, ce qui cause ce bruit ? Je n’ai qu’à dormir, puisque je suis au lit pour cela. »

    Mais aussitôt la couette de balle d’avoine que j’avais sur les pieds fut enlevée et lancée au loin

    « C’est toi qui es là, m’écriai-je, sauvage Marjo ? Tâche de me laisser dormir tranquille, ou je vais te caresser le dos avec une trique. »

    Je croyais avoir affaire à Jeanne Marjo, une fille brusque et d’allures masculines, alors servante à Rune-Riou, et qui était venue essayer de me faire peur. Je n’obtins pas de réponse. Je me levai alors et pris la couette de balle d’avoine, que je replaçai sur mon lit. Mais à peine y étais-je rentré que la couette et les couvertures furent encore enlevées. Et je criai de nouveau, toujours persuadé que c’était la Marjo qui me taquinait ainsi :

    « Pour le coup, tu ne m’enlèveras plus mes couvertures ! »

    Et je les repris, et les serrai fortement autour de mon corps Mais elles furent encore enlevées facilement et lancées à l’autre bout du fournil. Je compris, alors, que ce n’était pas la Marjo. Je ne dis rien, pour le coup, et n’osai point aller reprendre mes couvertures. Je me rappelai tout ce que j’avais entendu raconter des lutins de Rune-Riou, et je fus convaincu que c’était à eux que j’avais affaire, et peu s’en fallut que je ne mourusse, cette nuit, de peur et de froid, car c’était au mois de décembre. Au point du jour, quand je me levai, je vis la couette et les couvertures sur l’aire du fournil, et je les y laissai.

    Je ne dis rien, pendant le déjeuner, de ce qui m’était arrivé, mais, toute la journée, à mon travail, je fus triste, rêveur et silencieux.

    Le soir, à souper, Pauline me demanda :

    « Pourquoi es-tu si triste, Jean ? Est-ce que tu es malade ?

    - Non, répondis-je, je ne suis pas malade.

    - Tu auras vu les lutins, peut-être ?

    - Je ne les ai pas vus, mais ils m’ont assez tourmenté, cette nuit.

    - Vraiment ? Raconte-nous cela. »

    Et je racontais ce qui m’était arrivé.

    Et je n’allai plus coucher au fournil de Rune-Riou. Je préférais venir passer la nuit à Rune-ann-Igolenne, quelques mauvais que fussent le temps et les chemins.

     

                                                           François-Marie LUZEL

                                           extrait de « Les contes du Petit Peuple »

                                                           de Pierre DUBOIS

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 15 Janvier à 06:51

    Une belle histoire... les "croyances" étaient fortes dans les campagnes à cette époque-là !

    Très bonne journée et gros bisous.

    2
    Dimanche 16 Janvier à 05:06

    Y a t-il autant de croyances "naïves" à notre époque 

    Sûrement que non tout est virtuel de nos jours enfin chez un grand nombre ...et ça devient problématique ...

     

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    3
    Dimanche 16 Janvier à 08:03

    Bonjour Brigitte !  Au départ, ça part sérieux, sur la Grande Guerre, tout ça, puis ça tourne vite au féérique, avec les lutins, démons ou autres personnages sortis de l'imaginaire des gens férus de légendes ou d'histoires abracadabrantesques, ou des croyances inculquées on ne sait pour quelles obscures raisons, ou de la tête des grands blessés de guerre qui ont perdu la raison, soit pour avoir reçu un éclat d'obus dans la tête, soit pour avoir vu TROP de violence dans les tranchées... va savoir... il faudrait lire le bouquin en entier pour mieux comprendre ces "illuminations", un extrait seul ne peut nous faire entrevoir qu'une partie infime de l'histoire, insuffisante pour la compréhension du texte.

    Bonne lecture, Brigitte !

    Bon dimanche !

    4
    Dimanche 16 Janvier à 10:06

    Aujourd'hui les croyances sont différentes, nourries pas des réseaux sociaux souvent déviants et négatifs !

    Camélias, jasmin, azalées et mimosa sont en train de fleurir, il a fait - 1° ce matin et en journée ça se réchauffe Pestoune.
    Bon dimanche

      • Dimanche 16 Janvier à 14:14

        Dans ma région de l'Est, pas de fleurs et les températures restent négatives ou proche de la négative toute la journée. Donc encore de la patience :) 

        Il y a dans les contes et les légendes, un témoignage des croyances d'époque, mais c'est aussi une façon d'exorciser les peurs de ce que l'on ne connaissait pas, qu'on ne comprenait pas.  La superstition continue de nos jours et elle prend parfois des détours inattendus. 

        Bonne journée Marine. 

    5
    Dimanche 16 Janvier à 15:00

     bonjour brigitte'

    il me semble que beaucoup d'entre nous ne croient plus à ces légendes bel après-midi et des gros bisous monette

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