• Le Père Noël du nouveau millénaire – Bernard Clavel

    Le Père Noël du nouveau millénaire – Bernard Clavel

     

    Il y a une règle que nous sommes nombreux à avoir oubliée : on change de Père Noël à chaque nouveau millénaire. Le premier est entré en fonction en l’an 0. Le deuxième en l’an 1000. Qui n’a pas croisé ce bon vieux, pas trop usé bien que sur le point de prendre sa retraite ? Aussi était-il prévu que son successeur débarque, début novembre, dans le Grand Nord. Deux mois, ce n’est pas de trop pour faire l’inventaire, regarder les registres comptables et les fichiers d’adresses. D’autant qu’il faudrait aussi examiner le matériel et les locaux. Puis le nouveau partirait pour sa première tournée avec le vieux.

    Lundi 1er novembre 1999 : arrivée en trombe du remplaçant. Vêtu d’une combinaison matelassée rouge et coiffée d’un énorme casque intégral de la même couleur, il chevauche une motoneige de quarante chevaux dont le moteur tourne sans faire plus de bruit que la respiration d’un bœuf de labour. Il est 8 heures du matin. L’homme frappe à la porte de la cabane du Père Noël…

    - Entrez ! Entrez ! crie joyeusement le vieux avant de se figer, les mains sur sa grosse poitrine :

    - Seigneur ! Un monstre !

    L’autre part d’un grand éclat de rire et retire son casque en lançant :

    - Pas plus monstre que toi, grand-père !

    - Mais… Mais… Je… Je…

    - Y’a quelque chose qui t’gêne ?

    - Je… J’attendais mon successeur.

    - Le voici : en chair et en os.

    Le vieux se laisse tomber sur un tabouret. « Pas possible », soupire-t-il en fixant, incrédule, le maigrelet qui se trouve devant lui. Visage mince, parfaitement rasé, encadré d’une tignasse noire ébouriffée qui tombe en boucles jusqu’aux épaules. « Jusqu’aux épaules, voyez-vous ça ! » murmure en lui-même le bon vieux Père Noël.

    - Alors, comme ça, tu comptes prendre ma succession ?

    - Hé oui, grand-père ! On était au moins trois cents à se présenter au concours et, figure-toi, j’ai été reçu premier. Ça t’en bouche un coin ?

    - C’est bon, fait le vieux qui a peine à trouver ses mots. Commençons tout de suite.

    - Par quoi ?

    - Tri du courrier. Indispensable si tu ne veux pas être enterré avant même d’avoir commencé. Tu fais une pile pour les poupées, une autre pour les panoplies de paras, la troisième pour les chars d’assaut…

    Le jeune homme a sursauté…

    - Holà ! Pas question.  Toutes les demandes de jouets guerriers : au panier !

    - Quoi ? !

    - Pas question, j’te dis ! Pour ton information : je suis anarchiste, objecteur de conscience, antimilitariste, membre d’Amnesty International…

     

    Le vieux a pâli sous sa barbe.  Ses lèvres se sont mises à remuer, mais aucun son n’en sort. L’autre ne se gêne pas pour poursuivre :

    - Avec moi, pas un seul jouet guerrier ne sortira d’ici.

    - Mais c’est ce qu’ils veulent ! Ils n’aiment que ça. Les pères autant que les garçons. Les filles aussi maintenant… Tu n’auras plus un seul client si tu distribues autre chose. Et autre chose, quoi ?

    - Ne me dis pas que tu n’as pas en réserve quelques tracteurs, des TGV, des canots de sauvetage, des panoplies de cuisiniers ou de fermiers, des établis, des scies…

    - Des scies. Ça sert aussi à trancher la gorge, fait le vieux d’une voix sombre.

    Ses gros yeux noirs semblent chercher un peu de réconfort dans le regard clair du jeune remplaçant. Il tire nerveusement sur sa barbe avant de partir d’un grand éclat de rire…

    - Mon pauvre petit ! Tu retardes d’un siècle. Qu’est-ce que je dis là ? Un siècle ! Le temps n’y fait rien. Puisque lorsque j’ai commencé ce métier, je livrais des panoplies de guerrier, des épées et tout un fourbi d’armes et d’armures.

    L’autre s’est laissé choir sur un banc, comme assommé…

    - Je m’en doutais un peu, finit-il par murmurer. La guerre est au cœur de l’homme depuis toujours.

    On sent qu’il se retient pour ne pas pleurer.

    - Pauvre p’tit gars. Tu me fais pitié, fait le vieux en rechargeant son feu. On jurerait que tu viens d’une autre planète !

    Le gros poêle bourré de bûches jusqu’à la gueule s’est mis à ronfler.

    Satisfait, le vieillard est venu s’asseoir en face de son jeune remplaçant, qui fourrage de ses deux mains dans sa tignasse. Il l’observe quelques instants puis, avec un peu d’humeur, il dit :

    - Tu vas commencer par arrêter de dégueulasser ma table. Pense un peu : tu es là qui te tritures ta tignasse, c’est une table sur laquelle je mange, moi ! Ensuite, tu te ferais couper les cheveux, ça ne serait pas plus mal. Et il faut que je te trouve une pèlerine et une barbe blanche. C’est pas croyable qu’on t’expédie ici dans pareille tenue. Qui veux-tu qui te prenne au sérieux, habillé comme tu es ?

    L’autre dresse la tête. Il pose sur la table ses longues mains aux ongles douteux et soupire :

    - Vieux jeton !

    Un peu dur d’oreille, le Père Noël fonce les sourcils…

    - Pardon ?

    Enorme effort du garçon qui tient à son emploi :

    - Je dis que vous êtes trop bon.

    - Ah ! Je n’avais pas compris ça.

    - Cent fois trop bon avec les enfants à qui vous donnez ce qu’ils demandent sans jamais vous poser la moindre question. Mais si on continue de leur distribuer des mitrailleuses, un jour ils demanderont des bombes atomiques. C’est comme ça que la Terre risque d’exploser. Et vous aurez votre part de resp….

    - Mon pauvre vieux ! Des mitrailleuses, mais je livrais ça en 1914. En 1917, ça a été la mode des avions et des masques à gaz avec des boules puantes ! Aujourd’hui, ce sont des fusées à tête chercheuse et des mines antipersonnel qu’ils réclament !

    C’en est trop pour le garçon. Il se lève d’un bloc. Plus blême que la mort.

    - Ça ne va pas ? s’inquiète le vieux.

    L’autre est sans voix.

    - Il y a quelque chose que tu ne digères pas ?

    - Quelque chose que je ne digère pas ? répète le garçon, incrédule. Quelque chose que je ne digère pas ! Ah ça oui ! La stupidité des adultes, voilà ce que je ne digère pas. La bêtise, l’aveuglement des grands : à commencer par vous !

    - ça alors ! Ça alors ! J’ai mille ans de fonction et c’est la première fois qu’on me parle sur ce ton. Personne, tu m’entends ? Personne ne m’a jamais manqué de respect.

    Le Père Noël entre dans une telle colère que même sa barbe en coton hydrophile vire à l’incarnat. Un peu honteux, son remplaçant multiplie les excuses. Il lui faut tout de même, avant de commencer son travail, avoir une explication calme et franche avec celui dont il va prendre la place et dont la Terre entière lui a vanté les qualités.

    - Je me suis laissé dire que vous aimez bien prendre un p’tit coup de remontant au réveil, fait-il en débouchant une bouteille de marc qu’il a couru sortir d’une des sacoches de sa motoneige. J’ai là quelque chose qui n’a pas tout à fait votre âge, mais qui ne doit pas être dégueulasse.

    Le nez sur le goulot, le vieux en a les larmes aux yeux.  Dès le deuxième verre, il prête une oreille plus attentive aux propos du garçon. Tous les grands pacifistes y passent. Arrivé au milieu de la bouteille, le Père Noël est convaincu. Aux trois quarts, il entonne de sa belle voix La Butte rouge, puis La Capote grise, enfin le Déserteur. Ensuite, il s’endort. Profitant de son sommeil, l’autre sort tous les jouets guerriers des remises. Il en fait un énorme tas dehors et y boute le feu. Le crépitement de ce gigantesque brasier réveille l’ancien qui, après quelques instants d’hésitation, se met à danser une gigue effrénée. Quand le bûcher n’est plus qu’un tas de cendre, le vieillard montre le ciel en s’écriant :

    - Regarde ! Quelle merveille… Toutes les étincelles sont devenues des étoiles.

    Le jeune homme n’est pas étonné pour deux sous.

    - Hé oui ! fait-il. Et ces étoiles forment la constellation de la Paix.  Il paraît que les Rois mages l’avaient annoncé pour l’an 2000. Voyez qu’ils ne s’étaient pas trompés.

    Le Père Noël n’en revient pas. Il murmure :

    - Dire qu’il aura fallu deux mille ans de guerre et des milliards de morts pour en arriver là !

    - A présent, grand-père, au boulot ! Il nous reste à faire fabriquer des millions de jouets intelligents.

    - Oui, mais moi, je prends ma retraite.

    - La retraite ! Tu parles ! Je vous garde avec moi. On va atteler ma motoneige à votre traîneau et…

    - Ta motoneige à mon traîneau ! Mais pour qui tu te prends ? Je veux bien rester si tu insistes, mais comme cocher. On attelle mes rennes et c’est le vieux qui mène ! Je peux te dire que je me sens de la vigueur pour aller au moins encore mille ans. Tu te rends compte, un millénaire de paix Et je te préviens : c’est moi qui soigne mes rennes.

    L’autre reste silencieux. L’enthousiasme du vieux le comble de bonheur. Mais, pensant à tous les hommes assoiffés de pouvoir et d’argent, il se dit que ça ne sera pas facile et il contemple le ciel étoilé pour tenter de se donner du courage.

                                                                   Bernard CLAVEL

                                                                    Histoires de Noël.

     

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 17 Décembre 2021 à 07:05

    Un très beau récit... à méditer !!!

    Très bonne journée et gros bisous.

    2
    Vendredi 17 Décembre 2021 à 07:54

    Bonjour Brigitte !  Moi je préfère le père-Noël à l'ancienne, sans moto, sans casque, avec le bon vieux traineau en bois, les rennes et tout l'tra la la dans la plus pure tradition pour les yeux émerveillés des enfants.

    Pour ce qui est des armes dans les jouets, tant que ça  reste des jouets et que ce sont des fausses armes, ce n'est pas trop grave. Il parait que même dans les pays en guerre, les enfants jouent "à la guerre" avec de fausses armes...  Ce sera difficile de les supprimer, ils s'en fabriqueront en bois... Ceci dit, ce sont les vraies armes qu'il faudrait brûler et bânir à tout jamais. Un monde débarrassé des guerres et des armes (en libre service aux Etats-Unis) serait un monde meilleur. Malheureusement, le commerce des armes rapporte beaucoup d'argent à certains, qui s'en mettent plein les poches.  Je ne parle même pas du désarmement nucléaire................  Je me suis battue toute ma vie pour la Paix et le Désarmement, on est bien trop peu à le faire et je pense que ces revendications deviennent, malheureusement, utopiques. C'est l'argent qui gouverne la planète. Pour quelques  uns.

    Mais soyons gais à l'approche des fêtes de fin d'année et écoutons de la belle musique, rions, chantons, on verra bien de quoi l'avenir sera fait............................

    Excellente journée !

    3
    Vendredi 17 Décembre 2021 à 16:20

    bonjour brigitte 

    Ce  petit réct est très beau mais moi je suis  nostalgique des noels de mon enfance ou toi tout était magique je suis resté vieille france que veux tu?? des gros bisous et une belle fin de journée monette

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