• La nuit de Dunkerque – Louis ARAGON –

    La nuit de Dunkerque – Louis ARAGON –

     

    La France sous nos pieds comme une étoffe usée

    S’est petit à petit à nos pas refusée

    Dans la mer où les morts se mêlent aux varechs

    Les bateaux renversés font des bonnets d’évêque

    Bivouac à cent mille au bord du ciel et l’eau

    Prolonge dans le ciel la plage de Malo

    Il monte dans le soir où les chevaux pourrissent

    Comme un piétinement de bêtes migratrices

    Le passage à niveau lève ses bras rayés

    Nous retrouvons en nous nos cœurs dépareillés

    Cent mille amours battant au cœur des Jean-sans-terre

    Vont-ils à tout jamais cent mille fois se taire

    O saints Sébastien que la vie a criblés

    Que vous me ressemblez que vous me ressemblez

    Sûr que seuls m‘entendront ceux qui

    La faiblesse eurent

    De toujours à leur cœur préférer sa blessure

    Moi du moins je crierai cet amour que je dis

    Dans la nuit on voit mieux les fleurs de l’incendie

    Je crierai dans la ville qui brûle

    A faire chavirer des toits les somnambules

    Je crierai mon amour comme le matin tôt

    Le rémouleur passant chantant Couteaux

    Couteaux

    Je crierai je crierai Mes yeux que j’aime où êtes-

    Vous Où es- tu mon alouette ma mouette

    Je crierai je crierai plus fort que les obus

    Que ceux qui sont blessés et que ceux qui ont bu

    Je crierai je crierai Ta lèvre est le verre où

    J’ai bu le long amour ainsi que du vin rouge

    Le lierre de tes bras à ce monde me lie

    Je ne peux pas mourir Celui qui meurt oublie

    Je me souviens des yeux de ceux qui

    S’embarquèrent

    Qui pourrait oublier son amour à Dunkerque

    Je ne peux pas dormir à cause des fusées

    Qui pourrait oublier l’alcool qui l’a grisé

    Les soldats ont creusé des trous grandeur nature

    Et semble essayer l’ombre des sépultures

    Visages de cailloux Postures de déments

    Leur sommeil a toujours l’air d’un pressentiment

    Les parfums du printemps le sable les ignore

    Voici mourir le Mai dans les dunes du Nord

     

                Louis Aragon , Paris 1942

                (Les yeux d’Elsa)

     

    La nuit de Dunkerque – Louis ARAGON –

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  • Commentaires

    1
    Lundi 26 Novembre à 21:45

    Une poésie vraiment émouvante.

    Bonne nuit Brigitte.

    Christian

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