• La chaire de Mondon de Emile Raguin

    La chaire de Mondon

     

    Ravachol était un paysan de Mondon, un village perché sur les Côtes d’Arvers. Il possédait un bouc qui ne sortait pas de l’étable et dont il louait les services aux gens qui possédaient des chèvres. Attaché à la crèche, l’animal rêvait sans doute de liberté dans les haies ou d’escalades dans les roches du Mont ou sur les toits accessibles des maisons basses, au sommet des cheminées comme le font souvent les chèvres et les cabris pour se distraire.

    Un jour d’avril, alors qu’il était condamné au fourrage sec, à l’obscurité, la brise printanière lui apportant les parfums de la campagne en fête, le bouc, excité par la saison des amours, se mit à tourner la tête autour de la vieille corde qui lui servait de lien ; si bien que celle-ci se rompit et que l’animal, n’ayant plus que son licou de cuir, franchit la porte pour assouvir son besoin de liberté. Le village étant fortement en pente, il se dirigea instinctivement vers le haut. Arrivé devant l’église, il grimpa par plaisir les vingt marches qui conduisent au porche. La nef étant ouverte, il entra, sauta sur les bancs, puis, faisant le tour de l’édifice, il se trouva devant l’escalier de la chaire qu’il gravit par curiosité, poussa la petite porte entrouverte et se mit à tourner dans l’étroite tribune tout en la fermant involontairement, et se trouva prisonnier. Se dressant sur ses pattes de derrière, il ne put se percher sur les bords trop étroits, puis se mit à tourner, à tourner, cherchant vainement l’endroit par lequel il était entré.

    Au même instant, comme il était midi, le père Bati vint, comme chaque jour, sonner l’Angélus. Arrivé dans le porche, il entendit un bruit insolite à l’intérieur de l’église et, pensant que des gamins étaient en train de faire quelque sottise, il entra dans la nef. C’est alors qu’à cet instant, le bouc s’étant dressé, Bati aperçut sur le bord de la chaire une tête noire avec une barbe et des cornes, et crut qu’il s’agissait du diable causant quelque profanation. Son sang ne fit qu’un tour, il courut immédiatement au presbytère alerter le curé de Mondon.

    Celui-ci venait de se mettre à table, sa mère venant de « tremper » une bonne soupe au lard.

    « Monsieur le Curé, hurla le père Bati, le Diable est dans l’église, je l’ai vu dans la chaire.

    - Ah bon ! Répondit simplement le prêtre, comment est-il ?

    - Il n’est pas beau, mais il vous faudrait vite faire quelque chose !

    - Bien sûr, j’irai voir quand j’aurai mangé.

    - Ben nom de gui ! Ça alors, vous ne me croyez pas ! Hé bien si ça ne vous intéresse pas, si nous ne voulez pas bouger, je ne sonnerai plus jamais l’Angélus !

    - Du calme, du calme, j’irai voir tout à l’heure... »

    Et Bati, furieux, rentra chez lui en jurant les cent mille milliards de cent mille vains noms…

    Pendant ce temps, Ravachol revenant de labourer un champ avec ses deux vaches, enleva leur joug, les rentra à l’étable et s’aperçut de l’escapade de son bouc. Il se rendit immédiatement au cimetière qui entoure l’église, pensant que ce pouvait être le premier pâturage trouvé par l’animal. Entendant du bruit à l’intérieur de l’édifice, il découvrit son Biqua tournant dans la chaire comme un fou.  L’homme saisit l’animal par le licou en cuir, et sortit par la porte latérale sans être vu, puis regagna son étable sans rien dire à personne…

    Lorsque le curé de Mondon eut terminé son repas, il se rendit à l’église en pensant à ce pauvre Bati qui buvait parfois un peu trop. A l’intérieur, tout était calme. La lumière du soleil animait la couleur des vitraux. S’ajoutant à la sérénité du lieu, elle auréolait Saint Nicolas, Saint Benoît, Sainte Jeanne d’Arc. Le prêtre monta dans la chaire, et fut surpris d’y voir des crottes de bique. Il se rendit à la sacristie, prit un balai, une pelle à feu, et nettoya l’endroit en se posant des questions sans éclaircir totalement le mystère.

    De son côté, le père Bati, têtu comme un mulet, racontait ce qu’il avait vu à qui voulait l’entendre, et ne se gênait pas pour flétrir l’indifférence du curé. L’histoire revint aux oreilles de Ravachol, qui en connaissait l’explication mieux que personne. Quelque temps plus tard, il la racontait au cours des veillées quand on lui payait une petite goutte. Il disait que c’est depuis cette aventure que l’effigie de Saint Pierre, sculptée sur le parvis de la chaire, sourit sereinement. Les conteurs d’aujourd’hui disent que c’est grâce à cette histoire que la très belle chaire, qui n’est plus utilisée, n’a pas été démontée et vendue aux antiquaires comme tant d’autres.

     

    Emile Raguin extrait de La légende oubliée. Contes et légendes de Franche-Comté.

     

    La chaire de Mondon

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 14 Février à 07:43
    jean Claude Divet

    Très belle histoire. D'où ce genre d'évènement amènent la plupart du temps certaines légendes citées aujourd'hui.

    2
    Mercredi 14 Février à 08:01

    Une jolie histoire.

    Bonne journée.

    Christian

    3
    Mercredi 14 Février à 11:08

    J'ai beaucoup cette histoire et les légendes. Merci Pestoune !!!

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