• L’ourse d’Andlau.

     

    Les ours peuvent-ils parler ? Question incongrue s’il en est dont la réponse fuse sur toutes les lèvres : bien sûr que non ! Mais les légendes sont là pour contredire le rationalisme des uns et l’allergie à la poésie des autres. Des légendes où l’Histoire et le fantastique se marient pour le meilleur et le pire. Roland, son olifant, Durandal et Roncevaux ont traversé les siècles pour nous en convaincre.

     

    L’histoire de sainte Richarde ou Richarde de Souabe nous permet de préciser que certains ours savent parler, grâce assurément à l’intervention divine.

    La légende de sainte Richarde n’est pas sans évoquer celle de sainte Odile, un siècle plus tôt (662-720). Des similitudes caractérisent en effet leurs vies de saintes.

    Toutes les deux appartenaient à la noblesse. Odile aujourd’hui appelée Odile d’Alsace, avait pour père le duc d’Alsace, un seigneur franc, imbu de sa personne et haineux. Aldaric avait épousé Berwine. Cependant, leur couple demeura longtemps stérile, malgré de nombreuses prières et actes de dévotion.

    Mais, un beau jour, leur vœu fut exaucé. Hélas, trois fois hélas, le bébé était une fille et aveugle de surcroît. Rendu fou furieux par cette ignominie, Aldaric voulut la tuer en la passant au fil de son épée, par exemple. Elle eut la vie sauve grâce à Berwinde qui la confia secrètement à un couvent.

    Richarde, tout aussi dévote et respirant la bonté, était, quant à elle, en butte à l’aveuglement et là la méchanceté de son époux, Charles le Gros, dont la vie d’empereur d’Occident se termina sans gloire et avec beaucoup de reproches dans un monastère de Reichenau sur l’île du lac de Constance.

    Richarde, comme Odile, fondèrent des abbayes. La première au Hohenbourg où son père avait édifié un château fort, la seconde à Andlau, situé sur le contrefort des Vosges, dans un site où l’ours venait volontiers jusqu’aux vignes pour y marauder des raisins.

     

    La plantigrade était commun dans les Vosges celtiques, et plus tard encore. Il n’a cependant pas cessé de se raréfier, impitoyablement pourchassé, et le dernier aurait été tué en 1709. Mais la chronique rapporte aussi que six animaux auraient été abattus dans la vallée de Munster entre 1725 et 1755 tandis que le dernier plantigrade aurait été occis sur le Baerenfels (le rocher de l’Ours) en 1760. L’ours brun des Vosges appartenait à l’espèce européenne, protégée aujourd’hui dans les Pyrénées. Il peut atteindre, debout, de 1,80 m à 2,70 m et adulte peser de 120 à 180 kg.

     

    Celle qui deviendrait sainte Richarde a vu le jour en 841. Elle a connu une enfance heureuse dans les régions vallonnées d’Andlau. Son malheur, en l’occurrence synonyme de sainteté, commence lorsqu’elle fu mariée à Charles le Gros, un jeune roi carolingien qui devient empereur de France.

    Les compétences de ce souverain se révélèrent limitées dans tous les domaines, sauf peut-être dans celui de la bêtise. Il  devait son nom à un sobriquet étrange : on l’aurait appelé Charles le Phoque parce que « gros comme un phoque ».

    Dans ces contrées montagneuses situées entre Vosges et Forêt-Noire, qui aurait pu observer un phoque capable d’inspirer la métaphore alors que dans la plaine les aurochs broutaient l’herbe ? On pense que ce sont les Vikings qui l’ont affublé de ce sobriquet. Contrairement à Charles le Chauve, Charles le Gros avait en effet accepté de négocier avec eux.

     

    L’épouse de ce souverain adipeux se fit, en revanche, connaître par sa douceur, sa bonté et son dévouement. Elle ne manquait aucune occasion pour se porter au secours des miséreux. Elle rencontra et sympathisa avec des hommes d’Eglise, et notamment l’évêque de Verceil (ville du Piémont).

    Charles le Gros, qui n’était pas un foudre de guerre, ni sur le champ de bataille ni au lit, en prit ombrage. Son incompétence lui inspira des crises de jalousie aiguë. Il pensa répudier cette chrétienne de beaucoup de foi, l’accusant d’adultère sans vergogne et sans preuve, rongé par le soupçon. La bonne et belle Richarde, soutenue par l’évêque, clama son innocence.

    Charles le Gros ne se laissa pas fléchir. Alors on eut recours à une initiative extrême  qui, à l’époque, s’était quelque peu… popularisée : l’épreuve de Dieu ou l’épreuve du feu. Il s’agissait de marcher sur des braises sans se brûler. Dieu, dans sa grande bonté, disait alors si  l’accusée était vraiment innocente.

    Richarde accepta donc de revêtir une chemise enduite de cire et, pieds nus, elle marcha sur les braises rougeoyantes. Elle ne souffrit d’aucune brûlure, pas la moindre petite cloque ne s’était formée sur la peau sensible de sa voûte plantaire.

    On cria au miracle et Charles le Gros, dont l’impopularité monta de plusieurs degrés, se tint coi.

    La légende (ou l’histoire ?) dit que Richarde, néanmoins bouleversée par cette épreuve barbare, quitta le château impérial pour se réfugier dans la forêt vosgienne d’Andlau.

     

    A cette époque, nous l’avons dit, les ours n’étaient pas rares.

    Une ourse, un jour, vit mourir son ourson pour une raison inconnue. Ce plantigrade qui, pour la légende, a quelque chose d’humain, fut terrassé par un immense chagrin. Alors la maman ours fit un vœu et promit : « Si dans ce pays il y a un saint capable de ressusciter mon fils, il sera sanctifié avec moi et avec tous ceux de ma maison. »

    Dans la nuit notre ourse, toujours inconsolable, toujours malade de tristesse, entendit une voix dont elle ne sut définir la provenance. C’était une voix ni douce, ni grave ni aiguë qui lui enjoignit de se rendre jusqu’à la rivière d’Andlau, afin d’y creuser une sépulture pour son ourson.

    L’Andlau quitte les contreforts des Vosges et les sapinières pour couler dans une région peuplée, où l’ourse ne serait pas forcément la bienvenue. Malgré le danger, la plantigrade prit son bébé dans la gueule et, obéissant, le déposa au bord de la rivière, où il entreprit de lui creuser une tombe.

     

    De son côté, la bonne Richarde, humiliée et détestée par Charles le Gros, eut, elle aussi, un songe. Une voix ni douce, ni grave, sans doute la même qui avait murmuré à l’oreille de l’ourse, lui suggéra : « Là où tu verras une ourse creuser la terre, tu établiras la demeure de Dieu. »

    Richarde, ainsi guidée, se rendit donc au bord de la rivière et vit en effet une ourse en larmes fouiller la terre avec la dernière des énergies. L’épouse de Charles le Gros se précipita, prit l’ourson sans vie dans ses bras, le berça en chantant une berceuse et le rendit à l’ourse.

    Le souffle chaud de la sainte avait-il des vertus thérapeutiques ?  On ne le saura jamais, mais le petit ours ouvrit un œil et fit entendre un gémissement de nouveau-né. Folle de joie, l’ourse alla conter le miracle à toutes celles et tous ceux parmi ses congénères qui voulaient l’entendre.

    Sainte Richarde tint parole. Elle fit construire une abbaye à l’endroit même où l’ourse creusait la tombe de son petit.  Sortit alors de terre un somptueux chapitre réservé aux jeunes filles de bonne extraction et dont Richarde devient la première abbesse. On dit que le couvent, en souvenir, réserva un accueil chaleureux aux montreurs d’ours.

    Par ailleurs, l’histoire nous apprend que cette sainte femme fit agrandir et prospérer le couvent d’Evital-Clairefontaine situé dans la Meurthe à 13 km de Saint-Dié-des-Vosges et installa douze chanoinesses dans cette abbaye fondée au VIIe siècle.

    A Andlau, l’ourse statufiée en compagnie de sainte Richarde semble proclamer que cette légende est toujours vivante et qu’il n’y a pas de fumée sans feu… Mais personne n’eut l’occasion de vérifier si les mamans ourse parlent.

     

    L’ourse d’Andlau.

    Andlau, une des perles de la Route de Vins d’Alsace, était un village volontiers approchée par les ours. C’est aujourd’hui une coquette bourgade de près de 1770 habitants, entourée de très grands crus.

                                     Bernard Fischbach – Contes, légendes et récits du massif vosgien.

     

    L’ourse d’Andlau.

     

     

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